La route de papier québécoise de Kerouac

Jack Kerouac photographié en 1953 par Allen Ginsberg<br />
Photo: Agence Reuters New York Public Library/The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs, Photography Collection/Allen Ginsberg Estate Jack Kerouac photographié en 1953 par Allen Ginsberg

L'incipit d'un grand livre est souvent d'une richesse insoupçonnée. Au début de l'édition standard d'On the Road (New York, 1957), de Jack Kerouac, le narrateur nous apprend qu'il a fait la connaissance de Dean Moriarty (nom fictif de Neal Cassady) après avoir rompu avec sa femme. Mais le tapuscrit du roman commençait ainsi: «J'ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père...» Détail qui révèle l'abîme des origines.

Howard Cunnell, qui a établi en 2007 l'édition du «rouleau original» inédit de Sur la route, le fameux tapuscrit continu, long de 40 mètres, sans pages ni paragraphes, dont Gallimard vient de publier la version française, insiste à juste titre, dans sa préface, sur cette différence dans la symbolique de l'incipit. La passion que Kerouac éprouve pour l'Amérique qu'il traverse «vient du fait, précise l'exégète, qu'il se perçoit à la fois comme américain et comme canadien-français».

Si Gallimard note avec parcimonie, sur la quatrième de couverture, que Jack Kerouac (1922-1969) est né à Lowell (Massachusetts) «dans une famille d'origine canadienne-française», Cunnell sait que l'identité culturelle de l'écrivain, viscérale, souvent revendiquée, n'est ni lointaine ni accessoire. Dans le rouleau original, où, à l'opposé de l'édition standard (Viking Press), les personnages de l'autobiographie romanesque portent leurs vrais noms, Kerouac fait à propos de Neal Cassady un aveu lourd de sens.

Il écrit: «Je m'intéresse à lui comme je me serais intéressé à mon frère qui est mort quand j'avais cinq ans, s'il faut tout dire.» La mort, celle de son frère aîné Gérard, disparu dès l'enfance des suites d'une longue maladie, ou encore celle de son père Léo en 1946, ne cesse de le hanter. «Mon frère Gérard était comme Jésus. Mon père, je l'aimais comme Dieu», déclare Kerouac dans Livre des esquisses, des carnets (1952-1954) dont La Table Ronde, de son côté, nous présente aujourd'hui la première traduction française.

Le rapprochement entre ces notes et le tapuscrit de Sur la route n'a rien de fortuit. Cunnell signale que le rouleau que Kerouac aurait, comme celui-ci l'a écrit à Neal, tapé sous une inspiration foudroyante, entre le 2 et le 22 avril 1951, est, en réalité, le fruit d'une gestation qui commence en 1947, comme l'attestent les journaux de l'écrivain. Il ne faut pas s'étonner que les carnets rédigés après 1951 en soient le prolongement.

Kerouac y souligne: «En fait, la vie m'insultait parce qu'elle n'incluait plus Gérard.» Ce profond dégoût de l'existence, souvent caché derrière l'émerveillement que suscite chez lui la beauté du continent, transparaît mieux dans le tapuscrit original de Sur la route (plus long, plus lyrique, moins narratif) que dans le texte standard, expurgé des passages jugés obscènes en 1957 et remanié sur le conseil de Malcolm Cowley, éditeur et critique.

«Au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie... Tout au bout de la route américaine, il y a un homme et une femme qui font l'amour dans une chambre d'hôtel. Je ne voulais rien d'autre», lit-on dans le rouleau. Cela n'empêche pas Kerouac de dévoiler ses pulsions secrètes en jetant un regard concupiscent sur la bisexualité sans complexes de Neal. En écoutant Allen Ginsberg vanter la «grosse bite» de ce voyou sublime du Colorado, l'autobiographe approuve en hochant la tête.

Dans le contexte du rouleau, le passage sur les «Indiens universels» qui font de la route américaine la continuation de la route planétaire des peuples dominés, «où nous allions nous découvrir nous-mêmes», selon le narrateur, est plus étourdissant que celui de l'édition de 1957. Cette route, Kerouac la préfère au «monde européen» qu'il stigmatisera dans Livre des esquisses. Il rêve de se fondre dans l'Amérique charnelle de Neal et dans le Québec céleste de Gérard.

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Collaborateur du Devoir

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SUR LA ROUTE

LE ROULEAU ORIGINAL

Jack Kerouac

Gallimard

Paris, 2010, 512 pages

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LIVRE DES ESQUISSES

Jack Kerouac

La Table Ronde

Paris, 2010, 384 pages
1 commentaire
  • Michel Tremblay - Abonné 12 septembre 2010 11 h 47

    Félicitations

    Je ne le fais jamais. Cette fois-ci, je me donne la peine de vous féliciter pour la qualité de l'article. Sauf Gilles Archambault en 1997, à la sortie de Visons de Cody, on traite de façon trop anectodique l'oeuvre de Kerouac. Vous avez avec justesse souligné l'importance du changement dans la première phrase de Sur la route. Vous m'avez retourné à la lecture de l'introduction au rouleau que j'avais sauté...trop pressé d'aller au texte. Vivement la traduction des lettres entre Kerouac et Ginsberg qui viennent de paraître en anglais.
    Michel P. Tremblay