Sur la crête étroite entre le rêve et la réalité

Pascale Quiviger
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Pascale Quiviger

Elle vient à Montréal en été, alors que tout est calme dans la ville. Elle y laisse souvent un livre, puis elle s'envole vers Nottingham, en Angleterre, où elle a désormais ses quartiers. Pascale Quiviger fait donc paraître cet automne son dernier roman, Pages à brûler, chez Boréal, peut-être son meilleur livre à ce jour.

Pages à brûler est l'histoire d'une disparue, comme on en trouve souvent dans les romans de Pascale Quiviger, qui signait il y a deux ans La Maison des temps rompus, toujours chez Boréal. En entrevue, elle raconte que c'est peut-être parce qu'elle est souvent absente pour des gens qu'elle connaît, partagée qu'elle est entre trois pays, le Canada, l'Angleterre et l'Italie, qu'elle a habitée dix ans, qu'elle aborde souvent ce thème de la disparition. Dans les arts visuels, qu'elle pratique aussi, il lui arrive également d'aborder les sujets par leurs seuls contours. En littérature, elle aime bien l'art de l'évocation.

«Je pense qu'il y a plusieurs facteurs. J'ai une fascination générale pour les choses qui ont une influence sur nous sans qu'on les voie, des choses qui ne sont pas présentes, même les conflits souterrains ou les conflits familiaux qui ne sont pas dits, mais qui ont une influence sur ceux qui les subissent. Un autre facteur, c'est mon propre flottement géographique, le fait que, quand je suis présente dans un pays, je suis toujours absente d'un autre. Je me définis pour mes amis et pour ma famille comme une personne absente, sauf pour ma famille très proche. Quand j'avais juste deux pays, c'était plus facile. Maintenant, avec l'Angleterre, c'est comme si j'appartenais de façon subtile à deux autres pays dont je ne vois jamais les personnes qui me sont chères», dit-elle.

Dans Pages à brûler, donc, on part sur les traces d'une disparue, Clara Chablis, dont on croit avoir trouvé le corps sans vie dans une décharge. C'est l'inspecteur Bernard Lincoln qui mène l'enquête.

Roman policier


Dans ce roman, Pascale Quiviger aborde en effet le genre du roman policier. Elle dit même avoir personnellement rencontré un policier anglais pour faire un portrait réaliste du genre. «Je trouve cela assez fascinant, le travail des policiers, on sous-estime les différents niveaux d'humanité qu'ils doivent aborder par leur travail», dit-elle. L'inspecteur Lincoln est vraiment l'oeil réaliste, l'ancrage terre-à-terre de ce roman, qui flirte par ailleurs avec la poésie. Il rencontrera successivement l'amant de Clara Chablis, un certain Daniel, au profil un peu insaisissable, la mère de Clara, une ancienne prostituée alcoolique, et son amie, en proie à d'importants problèmes nerveux.

Quant à Clara Chablis, l'héroïne du livre en quelque sorte, elle a disparu, ou plutôt elle est partie. Peut-être aussi a-t-elle été assassinée, c'est du moins ce qu'est tenu d'éclaircir l'inspecteur Lincoln. «Partir, dans son cas, c'est un acte de courage, dit Pascale Quiviger. Des fois, on part parce qu'on fuit, on peut partir par lâcheté mais aussi par courage.»

Courage, dit-elle, parce que Clara Chablis renonce à son double, ou à son âme soeur, qu'on recherche pour compléter l'aspect inachevé de sa propre identité, croit Pascale Quiviger. Ce départ, il existait déjà dans la généalogie de Pascale Quiviger, dont le père, Breton, a quitté sa Bretagne natale.

«Je crois qu'on porte des rêves ou des aspirations du passé ou des personnes qui ont vécu avant nous dans notre famille. On le constate lorsqu'on fait un arbre généalogique et qu'on regarde ce que les gens voulaient faire, ce qu'ils ont fait et ce qui leur est arrivé», dit-elle.

Un cahier vide

Dans son roman, cet héritage est symbolisé par un cahier, toujours vide, que les femmes se passent de génération en génération. Ce cahier vide, pour Pascale Quiviger, est aussi symbole de liberté, dans un monde où tout est possible à chaque instant. Et Clara Chablis vit aussi dans un très grand dénuement. Durant une période, elle habite dans un squat, où elle rencontrera par ailleurs un schizophrène pyromane.

Pour Pascale Quiviger, le dénuement est d'ailleurs une condition de liberté. «Cela me semble une condition nécessaire à la liberté, dit-elle. Quand on possède beaucoup, on se fait prendre à en vouloir plus ou à vouloir protéger ce qu'on a. Elle, elle a son économie du vivant, dans laquelle entrent seulement les choses dont elle a besoin, un peu d'eau, un peu de nourriture. C'était plaisant, pour moi, l'idée de créer un personnage qui échappait complètement au monde des possessions. Pour moi, c'est un peu l'équivalent urbain de l'ermite tibétain. En fait, c'est une réelle inspiration pour moi, les ermites qui vont méditer dans des lieux où on ne sait même pas de quoi ils vont vivre pendant douze ans.»

Pages à brûler frôle aussi constamment les limites de la santé mentale. Et Pascale Quiviger explique encore que, pour elle, la folie peut être autant un mode de perception accrue qu'un mode de déformation de la perception.

«Pour moi, les catégories "santé mentale" et "folie", c'est un peu comme le vrai et le faux. On avance sur une crête beaucoup plus étroite qu'on ne le pense», dit-elle.

C'est donc dans cet univers tout en interrogations et demi-teintes que l'inspecteur Lincoln mène son enquête, que Pascale Quiviger relate à travers une correspondance avec la femme de Lincoln. Une enquête où les pistes se croisent et s'entortillent, jusque dans les dimensions les plus inattendues des choses...