Essais étrangers - Penser un siècle après Tolstoï

Alain Touraine
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Andrieu Alain Touraine

En cet automne où nous commémorerons, le 20 novembre, le centenaire de la mort de Léon Tolstoï (1828-1910), instigateur d'une utopie non violente, égalitariste, collectiviste, antiétatique, certains essais de la rentrée tenteront de prolonger des thèmes chers à l'auteur de Guerre et paix. La biographe Christiane Rancé, qui publiera Tolstoï: le pas de l'ogre (Seuil), sera en bonne compagnie au festin des idées.

Pourquoi ne pas penser à l'influence universelle de l'écrivain et penseur russe, grâce à laquelle, à travers des disciples aussi différents que Romain Rolland et Gandhi, l'Occident et les autres parties du globe se rencontraient? Des livres comme Le Vol de l'Histoire: comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, de Jack Goody (Gallimard), et L'Occident vu par l'Autre, sous la direction d'Umberto Eco et Alain Le Pichon (CNRS), seront d'actualité.

En marge des réflexions de Tolstoï, qui supposaient une opposition radicale à toute coercition politico-économique, l'ouvrage Violence et ordres sociaux, de Douglass C. North, John J. Wallis et Barry R. Weingast (Gallimard), suscitera l'intérêt. On voudra également lire Le Mons-tre doux: l'Occident vire-t-il à droite?, de Raffaele Simone (offert par le même éditeur).

À la critique stimulante mais antimoderne que l'écrivain français Philippe Muray (1945-2006) fit de notre époque dans ses Essais, que Les Belles Lettres réuniront en un volume, vous préférerez peut-être La Grande Régression, de Jacques Généreux (Seuil), où le défenseur du progrès examine une civilisation qui reculerait à cause de l'individualisme et du règne de l'argent. Sur le sort du capitalisme actuel, Politique de la crise, d'Hervé Juvin (Gallimard), et Après la crise, d'Alain Touraine (Seuil), attireront l'attention.

On songera à l'«effrayant bonheur» de la relation tumultueuse entre Tolstoï et sa femme, Sophie Bers, en trouvant, chez Grasset, le dernier essai de Pascal Bruckner, intitulé Le mariage d'amour a-t-il échoué?. Le catalogue de la maison annonce aussi Une histoire politique des intellectuels, d'Alain Minc, et Pourquoi lire?, de Charles Dantzig, sur la lecture en tant que «soeur de la littérature».

De son côté, l'Américain Bill Bryson, en unissant l'oeuvre et la vie d'un grand écrivain sur qui on ne sait presque rien, promet d'accomplir un tour de force: Shakespeare, antibiographie (Payot). Puis il y a ceux qui osent explorer et dévoiler le lien subtil entre le vêtement et le pouvoir (voir ci-contre à droite).

Le mot «dévoilement» n'est pas sans évoquer Marilyn Monroe, dont le recueil inédit Fragments, poèmes, écrits intimes, lettres (toujours au Seuil) fera découvrir un être vulnérable qui se passionnait pour Joyce et Kerouac! Mais il ne sera pas interdit de choisir des valeurs sûres: Conversations avec moi-même: lettres de prison, notes et carnets intimes, de Nelson Mandela (La Martinière), De Gaulle expliqué aujourd'hui (Seuil), livre que Marc Ferro consacre au chef d'État mort il y a 40 ans, ou encore Zhou Enlaï, de Gao Wenqian (Perrin), sur l'homme des compromis, défendus dans l'atmosphère étouffante du totalitarisme chinois.

Le lectorat tourné vers le présent et l'avenir s'intéressera aux ouvrages prévus par Le Seuil pour enrichir le débat sur la dimension sociale du cyberespace: La Démocratie Internet, de Dominique Cardon, et Les Liaisons numériques, d'Antonio A. Casilli. Aux plus audacieux, Lux propose la traduction du très récent Hopes and Prospects, de Noam Chomsky, sur la nouvelle gauche populaire en Amérique latine, et Hémisphère gauche, de Razmig Keucheyan, sur des penseurs radicaux, comme Negri et Rancière.

Pourra-t-on discerner dans ces deux derniers livres l'ombre douce et pacifique du Tolstoï des plus beaux jours?

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Collaborateur du Devoir

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