Invité du Festival international de littérature - Massimo Carlotto est l'homme de l'« affaire Carlotto »

L’écrivain Massimo Carlotto
Photo: Source Institut culturel italien L’écrivain Massimo Carlotto

En Italie, il existe une «affaire Carlotto», page sombre de l'histoire de la justice italienne qui faillit priver le monde d'une des plumes les plus attachantes du noir contemporain.

Étudiant de 19 ans engagé dans les mouvements contestataires d'extrême gauche, Massimo Carlotto est témoin, par une nuit de 1976, du meurtre d'une jeune femme. Après avoir tenté de la secourir, sans succès, il prévient la police, qui l'interpelle aussitôt. Accusé de meurtre, Carlotto est initialement acquitté, faute de preuves et d'une enquête rigoureuse, avant d'être reconnu coupable en cour d'appel sans que des faits nouveaux aient été révélés. En 1982, on le condamne à dix-huit ans de prison. Acculé au pied du mur, Carlotto s'enfuit en France puis au Mexique, avec un détour par Buenos Aires.

Capturé puis ramené en Italie à la fin des années 1980, il est cette fois condamné à seize ans de réclusion, et ce, en dépit des nombreuses irrégularités révélées lors du nouveau procès. Outrée, l'opinion publique s'enflamme. Si bien que, en 1993, le président de la République italienne, Luigi Scalfaro, prononce la grâce inconditionnelle de Massimo Carlotto. Les vestiges de ce passé douloureux, on les retrouve dans plusieurs de ses romans. Questions-réponses avec un auteur qui prend la création, comme les revers de l'existence jadis, à bras-le-corps.

Le Festival international de littérature (FIL) mettra en vitrine non seulement votre oeuvre littéraire, mais aussi ses incarnations scéniques et cinématographiques. Avec le recul, qu'est-ce que cela vous fait de constater que vos créations, vos romans, inspirent d'autres créateurs, les interpellent?

Le point central de mon travail est «l'histoire». Le roman est un moyen de la raconter. Lorsqu'un autre auteur, qui s'occupe d'autres formes d'expression artistique, est inspiré par une de mes histoires, j'en suis très heureux car cela signifie qu'elle va perdurer au moyen d'un outil différent.

Lorsque vous acceptez de vendre les droits d'adaptation de l'un de vos romans, quelle est votre relation subséquente avec ladite production? Est-ce que vous laissez aller les producteurs en vous disant que cela ne vous appartient plus ou préférez-vous demeurer présent afin que votre vision ne soit pas trahie?

Je ne crois pas à la trahison, en ce sens que les autres formes d'expression utilisent des langages si différents qu'il est vraiment impossible de trouver des points communs en dehors de «l'histoire» même. Lorsque je participe en tant que scénariste, j'essaie toujours de trouver la juste distance avec mon écriture, afin de pouvoir être objectif et d'être en mesure de me détacher du point de vue du romancier.

Votre intérêt pour le cinéma est manifeste. Vous dédiez d'ailleurs L'Alligator - dis-moi que tu ne veux pas mourir, votre plus récente publication traduite en français, à Lino Ventura et Edward G. Robinson, deux icônes du polar et du film noir, respectivement, genres avec lesquels vous partagez de grandes affinités. Issu du roman comme vous, votre compatriote José Giovanni a jadis fait le saut comme réalisateur après avoir été adapté et avoir collaboré à des scénarios. Ce type de parcours vous tente-t-il et, que vous répondiez par l'affirmative ou la négative, quels rapports entretenez-vous avec le septième art?

J'aime profondément le cinéma. Il m'a toujours influencé et j'aime l'écriture cinématographique. Je termine d'ailleurs en ce moment l'écriture d'un scénario avec un metteur en scène américain qui m'a permis de comprendre comment on travaille outre-Atlantique. Je crois que, pour un romancier qui écrit pour faire «imaginer» le lecteur, il est fondamental de se mesurer à cette écriture cinématographique qui doit «faire voir» une histoire.

Votre production littéraire est ponctuée de collaborations, une fois avec Marco Videtta et deux fois avec Francesco Abate. Le travail de l'écrivain étant le plus souvent solitaire, comment abordez-vous la collaboration avec autrui? Cela implique-t-il nécessairement des compromis?

Non, parce que l'écriture à plusieurs mains doit être nécessairement le fruit d'intentions claires et d'une trame plus résistante que l'acier. L'écriture collective est elle aussi un défi important pour un romancier, car cela apprend à sortir de sa propre dimension d'auteur et à se confronter à d'autres techniques narratives.

Les adaptations en bandes dessinées, telle L'Alligator - dis-moi que tu ne veux pas mourir, déjà évoquée, relèvent-elles d'un type particulier de collaboration?

Oui. Et, dans ce cas-là aussi, il ne reste que «l'histoire»; l'écriture du scénario doit être construite de façon à laisser un maximum de créativité chez le dessinateur. Je crois qu'on peut alors parler d'une écriture de «service».

Les thèmes du retour et de la vengeance reviennent constamment dans votre oeuvre, qu'on pense à Arrivederci amore, ciao, L'Immense Obscurité de la mort ou encore J'ai confiance en toi. Quel est votre sentiment sur cette idée reçue voulant que l'artiste ressasse sans arrêt les mêmes thèmes, les mêmes motifs? Fait-il cela parce qu'il en est captif et que c'est là le seul moyen pour lui de s'en affranchir, en les sortant de lui à l'infini? Choisit-il les thèmes qui le hantent ou sont-ce eux qui choisissent l'auteur?

Il est indéniable que certaines thématiques peuvent nous être plus chères que d'autres, mais mon travail se déplace lentement vers un projet narratif davantage lié à la nécessité de raconter la réalité collective plutôt que la réalité intime. Je crois qu'il s'agit d'un passage nécessaire quand on se rend compte qu'on en a terminé avec l'exploration de nos curiosités ou de nos obsessions. Et puis, en ce qui me concerne, je suis toujours resté maître de mes choix.

Sur la quatrième de couverture de l'édition française de L'Alligator - dis-moi que tu ne veux pas mourir, on peut lire un extrait du Nouvel Observateur où le critique décrit votre vision du monde comme pessimiste et violente. On pourrait lui opposer qu'elle est simplement lucide. Quel est votre sentiment sur la question?

Je me considère comme une personne et un auteur optimiste. Ce qui m'intéresse, c'est de décrire la réalité de manière hyperréaliste. La littérature (et la société en général) abonde en «consolations»; je préfère raconter le côté obscur mais gagnant du monde dans lequel nous vivons. Vous savez, cette entrevue touche les points névralgiques de mon travail. J'ajouterai seulement, sur une note plus personnelle, que lire des romans me permet de cultiver et de développer un sentiment de merveilleux qui m'aide à traverser ces temps si difficiles avec sérénité et un zeste d'insouciance.

Grande grazie, signore!

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Collaborateur du Devoir

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