Fantômes, folie et vieille campagne anglaise

L’écrivaine britannique Sarah Waters<br />
Photo: Charlie Hopkinson L’écrivaine britannique Sarah Waters

Une vieille demeure anglaise, une famille décimée, un médecin de famille. N'y manquent plus que quelques fantômes, que Sarah Waters s'est empressée de convoquer.Le dernier roman de l'écrivaine britannique, L'Indésirable, vient en effet d'être traduit en français chez Alto. C'est une brique imposante, couchée sur du joli papier non ébarbé, enveloppée d'une couverture rigide. Sa version originale anglaise a été finaliste pour le Man Booker Prize l'année dernière.

On lit les premières pages et on se retrouve plongé dans l'Angleterre d'après la Seconde Guerre mondiale, alors que le pays voit s'émanciper la classe ouvrière et décliner l'aristocratie ancestrale.

«À cette époque, la classe ouvrière souhaitait de moins en moins entrer au service des grandes familles. Or ces familles, qui vivaient sur de vastes propriétés, avaient désespérément besoin de leurs services», raconte Waters.

La grand-mère de Sarah Waters a elle-même été servante dans une grande propriété du pays de Galles, comme la mère du docteur Faraday, le personnage principal de L'Indésirable, qui est aussi le narrateur du livre. Comme Sarah Waters elle-même, le docteur Faraday fut le premier de sa famille à poursuivre des études universitaires, par lesquelles il est devenu médecin, symbolisant du coup cet affranchissement d'une classe ouvrière.

La propriété d'Hundreds, donc, qui partage avec le docteur Faraday la vedette de L'Indésirable, tombe en ruine. Les châtelains qui la possèdent croulent sous les dettes. Les domestiques ne veulent plus y travailler. Le malheur semble s'acharner sur la famille, et l'on se demandera jusqu'à la fin si celle-ci est aux prises avec de mauvais esprits ou si elle souffre d'une tare génétique ou de folie héréditaire.

À l'époque décrite ici, l'Europe s'intéresse à la psychanalyse. «Quelques médecins adhèrent alors aux principes de la psychanalyse, d'autres n'y adhèrent pas», explique l'auteur. Le lecteur lui-même sera partagé jusqu'à la fin entre une explication scientifique des phénomènes secouant Hundreds et une explication mettant en jeu des forces paranormales.

Il faut dire que Sarah Waters, dans des romans précédents, s'est passionnée de l'époque victorienne, et que L'Indésirable est tout empreint de la nostalgie de cette époque. On y parle de vieilles dames élégantes et polies, de «vraies dames d'autrefois» comme il ne s'en fait plus, par exemple. Sarah Waters a d'ailleurs patiemment étudié les vieilles maisons anglaises, leur architecture, pour rédiger son livre. «Je me suis intéressée à comment les gens s'habillaient à cette époque. J'ai lu des autobiographies de médecins», dit-elle. En parcourant la campagne anglaise, elle s'est dite surprise de voir, encore aujourd'hui, de nombreuses grandes maisons qui appartiennent toujours à des familles issues de l'aristocratie.

«Plusieurs de ces propriétés anciennes ont aussi été prises en charge par un fonds national, d'autres ont été converties en hôtels», dit-elle, ajoutant par ailleurs que la société anglaise est peut-être moins dégagée de son passé qu'elle aime bien le penser. «Il y a encore des villages où l'on retrouve beaucoup de cette mentalité féodale», ajoute-t-elle.

Avec L'Indésirable, Sarah Waters rompt pour sa part avec le reste de son oeuvre, où se retrouvaient toujours jusque-là des personnages homosexuels et lesbiens, saisis à différentes époques.

«Il y a des lecteurs, et particulièrement des lectrices lesbiennes, qui ont été déçus de cela. Mais je n'ai pas rompu avec ma filiation lesbienne, loin de là. J'écris simplement les romans que j'ai envie d'écrire, et on ne peut pas plaire à tout le monde», dit-elle.

Pour L'Indésirable, Sarah Waters s'est également glissée dans la peau d'un narrateur masculin, et tout son livre est écrit au «je». «J'étais très anxieuse à ce sujet. Je voulais que mon personnage soit vraisemblable, que ce qu'il éprouve soit vraisemblable, dans la peau d'un homme.»

Le style de L'Indésirable rappelle Henry James, Edgar Allan Poe ou Daphné du Maurier. «J'aime tous ces auteurs», reconnaît-elle en entrevue. Il faut dire que Sarah Waters a toujours eu une passion pour la littérature «gothique». «Cette littérature ne regroupe pas tant d'auteurs que ça. C'est un petit univers», constate-t-elle.

Quant aux phénomènes paranormaux, elle dit s'y intéresser depuis toujours également, sans nécessairement y croire. «J'ai toujours été intéressée par le paranormal, mais pas avec l'attitude d'une croyante. Je laisse les possibilités ouvertes. En fait, ce qui m'intéresse plutôt, c'est pourquoi nous sommes attirés par ces phénomènes», dit-elle. C'est avec cette ouverture aussi qu'elle laisse le lecteur interpréter les incidents étranges qui secouent la propriété d'Hundreds.

Le maître de la littérature d'épouvante Stephen King a lui-même salué la venue de L'Indésirable comme étant «le meilleur livre qu'il ait lu cette année», ce qui, comme la nomination au Man Booker Prize, est encourageant pour Waters. L'Indésirable est en cours de publication dans 25 pays. Et la traduction d'Alain Defossé que nous propose ici Alto est tout à fait agréable.