Philosophie - L'amour de la Palestine

Des bergers palestiniens conduisent leur troupeau le long du mur érigé par Israël, près de Ramallah, en Cisjordanie.
Photo: Darren Whiteside Des bergers palestiniens conduisent leur troupeau le long du mur érigé par Israël, près de Ramallah, en Cisjordanie.

Ce dictionnaire, nul ne pouvait mieux l'écrire qu'Elias Sanbar. Pas seulement en raison de sa connaissance de l'histoire de la Palestine et de son implication politique de premier plan dans le processus de paix, mais aussi, et peut-être surtout, à cause de ce qui saute aux yeux en le lisant, son immense culture. Auteur de nombreux livres sur les Palestiniens, et notamment d'études admirables sur les réfugiés, Elias Sanbar a consacré à l'œuvre de Mahmoud Darwich, le grand poète national de la Palestine, un travail de traducteur qui a fait de lui la voix de Darwich en langue française. Cet engagement poétique ne saurait être dégagé de l'engagement politique, et c'est ce qui donne à ce dictionnaire amoureux à la fois sa profondeur et sa sérénité. Profondeur de la compréhension historique, sérénité dans la confiance: l'expérience palestinienne n'est pas terminée.

Disons-le d'emblée, les choix de Sanbar sont clairs, et il faut les accepter: lire ce dictionnaire, même si on y trouve un ensemble d'éléments historiques et sociologiques de grande importance, ce n'est pas d'abord aller à la rencontre d'un témoin de premier plan pour toutes les étapes des négociations avec Israël. Son choix de porter à la marge une discussion de l'Autorité palestinienne, en particulier du rôle de Yasser Arafat, et de privilégier plutôt la question de la vie palestinienne et de la survie de la culture conduit à une perspective ouverte sur l'identité. Tout se passe comme si Elias Sanbar avait voulu démontrer, à ceux qui en douteraient, que la Palestine n'est pas une invention récente et que sa culture plonge des racines millénaires dans un territoire marqué par son expérience, sa langue et ses valeurs. Privé de cette conviction, le combat politique n'aurait guère de sens.

Dictionnaire d'un exilé


Le principe de cette belle collection est celui d'un abécédaire ouvert et libre. Elias Sanbar n'a pas vécu en Palestine: il venait de naître quand sa famille a été expulsée, et il faut lire le récit de son retour à Haïfa pour comprendre le drame des réfugiés. Son dictionnaire est celui d'un exilé, et non celui d'un Palestinien des Territoires occupés. Il est donc marqué par un travail constant de mémoire et de reconstitution, nourri par ses études en France et par un réseau d'amitiés qui déborde, et de beaucoup, le cercle des amis palestiniens (au nombre desquels on compte Leila Shahid, Edward Said et Ilan Halevi). À tous ces amis, en particulier à ceux qu'il rassembla autour de la Revue d'études palestiniennes, Elias Sanbar exprime sa reconnaissance et il les incorpore, pour ainsi dire, dans le tissu vivant du portrait de la Palestine qu'il reconstruit dans son dictionnaire. Ce portrait est un portrait informé qui doit beaucoup aux écrivains et aux intellectuels qui l'ont accompagné, et on ne sera pas étonné d'y retrouver Jean Genet et Gilles Deleuze.

À chaque instant, les événements du conflit viennent percuter l'effort de reconstitution, les exigences politiques ne laissant guère de répit. Mais, comme Sanbar l'écrit si justement, «l'exil peut se montrer généreux qui vous place en situation de vous dépasser». Son dictionnaire montre en effet que cela est possible. Comment un homme comme lui a réussi à transformer une situation de désastre en un défi où le travail poétique marche main dans la main avec l'engagement dans l'Autorité palestinienne, chaque page de ce livre le montre. Mais aussi une histoire personnelle d'une grande richesse et d'un grand courage, consacrée à l'étude et à la recherche.

Témoignage poignant

Le drame de la naqba, dont Sanbar a documenté la réalité tragique dans un livre de photographies (Les Palestiniens, Hazan, 2004), est sans cesse rappelé, mais c'est toujours pour montrer que cette destruction est et demeure impossible: la culture palestinienne a résisté, et sa force lui vient de cet ancrage dans une histoire. Le pire ennemi de la Palestine est le récit de l'oppresseur, qui veut lui faire croire qu'elle est une création tributaire du mandat britannique et, ultimement, du drame de 1948. Enfants d'une terre unique, «tabernacle des grandes révélations», les Palestiniens ont reçu en héritage une expérience de survie à travers des siècles d'oppression.

On ne peut lire ce livre sans vouloir aller plus loin. Les articles littéraires, tout comme ceux consacrés aux enjeux politiques (par exemple, l'OLP, le mur, Jérusalem), proposent tous de riches ouvertures, et il faut remercier Elias Sanbar de n'avoir pas enfermé son dictionnaire dans un récit personnel: très généreux sur ce plan, son témoignage est souvent poignant, mais il se développe toujours dans une réflexion où il vient rejoindre l'expérience historique et le combat politique contemporain. Impossible de lire ce dictionnaire et de demeurer indifférent, impossible de consentir à la lassitude de tant d'observateurs face au conflit. La réalité palestinienne n'est pas seulement une réalité de détresse, elle est aussi faite d'un dynamisme et d'une conscience orientée vers la paix, et ce beau dictionnaire nous donne plus de raisons de croire que de désespérer.

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Collaborateur du Devoir

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