Histoire - Quand les Hurons étaient seigneurs...

Une toile de Cornelius Krieghoff illustrant la vie des Hurons.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Une toile de Cornelius Krieghoff illustrant la vie des Hurons.
Ce sont en effet les néophytes chrétiens de cette nation, réfugiés près de Québec après avoir fui la région des Grands Lacs à cause de la menace iroquoise, qui occuperont la seigneurie avant de se réinstaller définitivement, en 1697, à la Jeune-Lorette (l'actuel Wendake). Dans C'est ma seigneurie que je réclame, ouvrage à l'érudition étourdissante, l'historien Michel Lavoie fait une analyse serrée, décisive, de «la lutte des Hurons de Lorette pour la seigneurie de Sillery (1650-1900)».

L'idée, extravagante même pour l'époque, d'une seigneurie réservée aux Hurons convertis souriait aux Jésuites du Canada parce que, pour ces derniers, sédentarisation rimait avec évangélisation. Dès 1637, l'un des religieux, Paul Le Jeune, vit dans les «réductions», petites républiques chrétiennes que ses confrères missionnaires avaient établies au Paraguay pour protéger les Amérindiens contre l'exploitation coloniale, des modèles pour la Nouvelle-France.

Mais comment donner tort à Lavoie lorsqu'il montre que les Jésuites, «tuteurs» des Hurons, se comportèrent avec paternalisme, voire avec malhonnêteté, au point de demander à Louis XIV d'obtenir la seigneurie de Sillery en propre pour accaparer ainsi le bien de leurs «pupilles»? Le roi satisfit leur requête en 1702.

À la décharge des Jésuites, on peut alléguer que les Hurons avaient quitté Sillery pour Lorette. Néanmoins, il faut, comme Lavoie, tenir compte du bref (1773) par lequel le pape Clément XIV, pour assurer la tranquillité politico-religieuse du monde catholique, supprimera la Compagnie de Jésus, car «les accusations contre elle se multiplièrent, principalement sur sa trop grande avidité des biens terrestres», selon Rome. En 1814, Pie VII recréera l'ordre.

Après la Conquête, le pouvoir colonial anglais, l'Église catholique et le peuple (représenté par les députés) convoiteront, au Bas-Canada, les biens immenses des Jésuites (ceux de Sillery y compris). Les Britanniques iront jusqu'à en piller une partie. En 1888, sous Honoré Mercier, un partage de la valeur liquide se fera, en particulier au profit de l'enseignement supérieur. Mais, en dépit de leurs nombreuses pétitions, les Hurons de Lorette n'obtiendront rien.

Très métissés, presque fondus dans le reste du peuple québécois par l'usage quotidien du français, depuis longtemps leur langue maternelle, ces Amérindiens resteront-ils, au milieu de notre conscience, les victimes d'une injustice ineffaçable?

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Collaborateur du Devoir

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