Poésie - Pour les grands et les moins grands

Les livres sont tout petits, à peine 12 cm par 12 cm, et admirablement illustrés. Et c'est tellement ludique d'approche qu'on voudrait les ouvrir, le sourire aux lèvres, conquis, et les refermer de même. Mais ce n'est pas toujours le cas.

Chez Jean Laprise, le pari est tenu. Par exemple, même si «on lit dans les dictionnaires / Libellule: insecte archiptère», comment ne pas admettre que l'auteur puisse affirmer qu'on trouve plutôt dans son «fictionnaire / Libellule: Demoiselle Hélicoptère»?

Obligation également importante, il faut savoir nommer les bêtes. Avant de commencer, retenons notre première leçon: «Le petit chat / Se dit chaton et non chateau / Encore moins château / Le petit rat / Se dit raton et non rateau / Encore moins râteau / Mais le petit mouton / Comment le nomme-t-on? / Quel nom lui donne-t-on? / Moutonton? Moutonteau? / Mais non / Le petit mouton / C'est un agneau / Voyons!» Il faut parfois savoir se laisser entraîner hors des sentiers battus et réapprendre à apprendre. Les petits textes chantants de Jean Laprise s'accomplissent dans une grande économie dont l'humour trahit une infinie tendresse pour les mondes imaginaires: «Dans le pré vert / Qui fait des sauts? / Est-ce un oiseau? Est-ce une oiselle? / Non / C'est plutôt le sautereau / Qui saute vers la sauterelle».

Les animaux errants


Par contre, les poèmes de Francine Allard essaient d'allier profondeur de la pensée à une certaine légèreté et à une non moins grande part d'incongru. Adressés plutôt aux grands enfants, ses poèmes font des entourloupettes. On en veut pour preuve ces «Illusions perdues»: «Le zèbre dans le frou-frou exaltant d'une chute d'eau / Sur le rocher géant dressé sous le soleil / Devient aussi blanc que neige / Propre net immaculé / Désormais / Va à la pêche à la ligne». Reste que la propension de l'auteure pour les jeux de mots ultrafaciles anéantit l'effort même le plus souriant: «La poésie divague et louvoie dans les ruelles sombres / Un bien engueulé parmi nous / Apelle un chat un chat / Et je souris d'aise.»

Puisque l'auteure nous fait cette confidence: «L'émeu m'émeut», pleurons. Pleurons de même devant cette coccinelle qui est tombée dans un verre: «Tu la regardes tenter de sauver sa vie / en vin»; par chance, tout près, «Paul Gauguin a peint trois vaches sous les ormes». On a bien aussi quelques hoquets devant «la chouette [qui] se remplume et polit son bec / [car] Ce soir c'est la tournée des grands-ducs». Et que dire de cette Brigitte Bardot qui, «apercevant [un] col de renard arctique» s'insurge et «reprend du poil de la bête»? Trêve, il ne suffit pas d'avoir de la tendresse pour le monde des petites et grosses bêtes, encore faut-il savoir se tenir loin de la facilité la plus étroite pour en approcher les mystères. Par contre, notons l'extraordinaire richesse des illustrations de Frédérique Guichard, qui à elles seules valent de faire le tour de ce zoo multicolore.

Il n'est pas si commun d'être conviés à visiter de joyeux bestiaires, aussi ne boudons pas ce plaisir qui nous vient parfois juste à voir surgir un souvenir enfantin.

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Collaborateur du Devoir
3 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 31 juillet 2010 11 h 00

    Fictionnaire poétique.

    Ce pourrait aussi être le fictionnaire de la pataphysique, mais je suis peut-être dans les patates. Il ne faut pas pleurer dans les pleurotes pour ça.

  • Andre Vallee - Inscrit 31 juillet 2010 20 h 44

    Les jeux de mots

    J'aime les jeux de mots, à la condition qu'il y ait un sens, linguistique, social, poétique, émotif... un sens.

  • Gilbert Talbot - Abonné 1 août 2010 12 h 42

    @André Vallée

    Je regrette, on a pas encore codifier les règles de ces jeux. Chaque joueur de mots peut jouer selon ses propres règles. Par contre les jeux trop faciles sont habituellement mal jugés, comme dans cet article, le critique juge les jeux de mots de Francine Allard «ultrafaciles». Cependant, il y a peut-être un sens à ces jeux de mots, toujours selon l'auteur de l'article : ramener le plaisir «qui nous vient parfois juste à voir surgir un souvenir enfantin». Peut-être que les jeux de mots font partie des jeux des enfants qui découvrent qu'ils peuvent ainsi jouer avec autre chose que des camions, des popuées ou des épées.