Document - Victor Serge contre tous les tsars

«L'agent provocateur est un policier qui sert malgré lui la révolution.» Pour formuler une telle définition, il faut avoir une confiance absolue en l'efficacité de l'action révolutionnaire. Victor Serge (1890-1947) l'a. Ce qui lui permet de soutenir que la lutte contre l'oppression ne supporte pas l'hypocrisie et qu'elle en triomphe toujours. Serge serait rêveur s'il n'était pas logicien par le style de l'écrivain et l'opiniâtreté du militant.

On le constate en lisant Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, son petit livre sur l'Okhrana. Publié pour la première fois en 1925 sous le titre Les Coulisses d'une Sûreté générale, réédité aujourd'hui avec une préface d'Éric Hazan ainsi que des postfaces du Québécois Francis Dupuis-Déri et de Richard Greeman, il révèle la personnalité de l'auteur, de son vrai nom Victor Kibaltchitch, intellectuel francophone né en Belgique d'exilés russes.

L'Okhrana, c'était la police secrète tsariste, dont Serge, anarchiste devenu communiste soviétique, dépouille les archives après la révolution d'octobre. Le futur romancier en arrive à une conclusion rigoureuse et limpide. Elle a quelque chose de philosophique et de poétique en même temps.

«Il faut toujours», écrit Serge, qu'un agent provocateur, comme l'est souvent celui qui, contre de l'argent, épie les opposants au régime, «PARAISSE» oeuvrer pour la cause révolutionnaire. «Mais, en cette matière, ajoute-t-il avec sagacité, il n'y a pas d'apparence. Propagande, combat, terrorisme, tout est RÉALITÉ. On ne milite pas à demi ou superficiellement.»

C'est dire que la taupe gouvernementale se voit condamnée à se laisser prendre à son propre jeu. «La provocation, juge Serge, envenime la lutte. Elle incite au terrorisme, même lorsque les révolutionnaires préféreraient s'en abstenir.» Le militant affaiblit toutefois son raisonnement perspicace quand il distingue, pour la justifier, l'inquisition communiste de l'inquisition bourgeoise.

Il discerne «une arme nécessaire de la classe qui travaille à l'abolition de toutes les contraintes» dans «la contrainte-répression exercée par la dictature du prolétariat». Ces mots, Hazan, le préfacier, considère avec raison qu'ils appartiennent aux «pages désolantes» de Serge.

Mais il oublie de préciser que l'écrivain est devenu par la suite un antistalinien convaincu qui, entre 1945 et 1947, reprochait même au chrétien de gauche Emmanuel Mounier de se montrer complaisant à l'égard du communisme officiel.

Serge a toujours repoussé l'enrégimentement et la bureaucratie. Déjà, dans son livre de 1925, l'ex-membre, en France, de la bande à Bonnot, ces braqueurs anarchistes, soutenait que la bataille «entre l'Ordre et le Crime» s'insérait dans la lutte des possédants contre les exploités. Il ne fallait pas s'attendre à ce qu'il se soumette plus tard à Staline, ce tsar rouge.

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CE QUE TOUT RÉVOLUTIONNAIRE DOIT SAVOIR DE LA RÉPRESSION
Victor Serge
Lux
Montréal, 2010, 234 pages

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Michel Mongeau - Abonné 19 juin 2010 12 h 28

    Croyance et politique, un mélange potentiiellement explosif

    Le XXe siècle pullule de personnages qui ont cru en prétextant s'appuyer sur la raison et spécialement les propagateurs des idées anarchistes, communistes, nationalistes et autres formes d'utopisme. Et le siècle a été cruel, criminel, humiliant et si peu rationnel. C'est la posture qui engendre de telles dérives, celle qui place au premier plan les idéaux aux dépends d'une analyse à froid de leur ''réalisabilité'' ou de leur ''praxicité''. Entre le nihilisme de la politique politicienne et l'utopisme dangereux, il faut opter pour un idéalisme prudent, mesuré, moins globalisant, plus ouvert et autocritique.