Philosophie - Tariq Ramadan : entre théologie et fanatisme

Tariq Ramadan, photographié à New York le 8 avril dernier. Time Magazine l’a rangé il y a quelques années comme l’un des 100 intellectuels les plus influents dans le monde.
Photo: Agence Reuters Mike Segar Tariq Ramadan, photographié à New York le 8 avril dernier. Time Magazine l’a rangé il y a quelques années comme l’un des 100 intellectuels les plus influents dans le monde.

Hautement controversée, la figure de Tariq Ramadan est depuis plusieurs années l'objet d'une presse critique, majoritairement hostile à ce qui est perçu comme un exercice constant de duplicité. Aux intellectuels occidentaux le discours des droits de la personne et des valeurs universelles, aux auditoires musulmans un discours de conquête et de condamnation de la décadence occidentale. Cette accusation est-elle fondée?

Auteur de plusieurs ouvrages destinés à un lectorat européen, où il présente le projet d'une réforme libérale de l'islam religieux, Ramadan est aussi un prédicateur omniprésent, notamment auprès d'un auditoire musulman partagé entre un désir d'intégration et une fidélité à la tradition. Time Magazine l'a rangé il y a quelques années comme l'un des 100 intellectuels les plus influents dans le monde, et il est facile de comprendre pourquoi: toutes ses interventions sont scrutées à la loupe par les analystes de tous bords, désireux pour les uns d'y décrypter les preuves de ses allégeances islamistes radicales, pour les autres d'y confirmer les indices d'un renouveau de l'islam capable de favoriser le dialogue. Au Québec, où il est régulièrement accueilli par l'organisme Présence musulmane, un groupe qu'il a contribué à mettre sur pied internationalement, il s'adresse à un vaste public.

Deux livres, écrits d'un point de vue résolument opposé, méritent qu'on s'y arrête. Le premier est l'oeuvre d'un théologien catholique réputé, expert à Vatican II et bien connu au Québec pour son engagement dans le dialogue interreligieux et les causes de justice sociale. Proposant une lecture bienveillante, Gregory Baum prend le parti d'une interprétation d'abord théologique de la pensée de Tariq Ramadan. Se fondant sur l'oeuvre publiée, et laissant de côté la critique politique, il y trouve un projet de modernisation comparable à celui de la théologie catholique au XIXe siècle. Baum demande qu'on accorde tout le crédit nécessaire à un mouvement qui pourrait renouveler l'islam, à la fois sur le plan herméneutique et sur le plan moral. Si la modernité se caractérise par les principes de la laïcité et de la sécularisation, ce projet devrait permettre une réconciliation de la tradition islamique avec ces principes.

Réformiste

Même s'il n'est pas facile de cerner la place de Tariq Ramadan au sein des diverses écoles de l'islam contemporain, Gregory Baum le situe dans le courant réformiste al-nahda, qui émerge au XIXe siècle. Dressant le portrait complexe de ce réformisme inspiré par Jamal al-Afghânî et Muhammad Abduh, il ne sous-estime pas le problème posé par l'affiliation à la pensée de Hassan al-Bannâ, fondateur des Frères musulmans et grand-père de Tariq Ramadan, mais il refuse qu'on fasse de cette filiation le coeur de sa pensée. Non seulement cette discussion met-elle en jeu l'orientation fondamentale du renouveau islamique contemporain, tant religieux que politique, mais elle permet également de saisir en quel sens on peut parler de théologie et non seulement de droit: si le réformisme salafiste de Ramadan est aussi une théologie, son message peut avoir une portée universelle, en particulier sur la doctrine des rapports de la raison et de la foi, sur la nature de la révélation, sur l'éthique et l'écologie. Gregory Baum veut certes mettre en relief les aspects d'ouverture et le ferment de renouveau au sein même de l'effort théologique, mais il exprime des réserves sur le repli autoritariste de Ramadan concernant le jugement des oulémas.

C'est également sur cet horizon que Gregory Baum interprète le projet social et politique de Ramadan: s'agissant de l'intégration des musulmans européens à la culture occidentale, il insiste sur le message d'engagement social de Ramadan et sur l'importance de la conscience tiers-mondiste active dans sa prédication. Évoquant les objections des penseurs musulmans libéraux, critiques du traditionalisme de Ramadan, il y voit pour sa part une étape sur un chemin de modernisation qui peut être compris si on le compare à celui qui a été parcouru par la pensée catholique, en butte aux mêmes difficultés sur l'autorité de la tradition, le statut des textes sacrés, la réponse aux requêtes morales du présent. La conclusion de cet essai généreux est à la fois un hommage vibrant à la théologie musulmane de l'adoration et un voeu amical d'accompagnement sur le chemin de la sécularité.

Candeur ?

Au regard d'une critique comme Caroline Fourest, l'ensemble de cette interprétation ne peut que constituer l'exemple de la candeur caractéristique des intellectuels occidentaux de gauche, soucieux d'accommodement et aveugles sur les ressorts théocratiques et inégalitaires de l'islamisme.

Retraçant la biographie de Ramadan, elle montre la prégnance de l'héritage spirituel et politique de Hassan el Banâ et insiste sur la duplicité constante repérable dans la prédication enregistrée sur cassettes et les discours à tous. Son analyse des réseaux soutenus par Ramadan à partir du Centre islamique de Genève tend à montrer des liens complexes avec des mouvements islamistes et, dans la deuxième partie de son essai, elle présente une discussion très informée de tous les aspects problématiques de sa pensée: rapports inégalitaires, refus de l'intégration, critique politique des moeurs occidentales.

Cet ensemble conduit selon elle à un constat récurrent: la réclamation de modernité n'est pour Ramadan qu'un propos de surface, destiné à lui donner une légitimité dans les groupes qu'il veut pénétrer, mais le fond de sa pensée est un intégrisme rigide, manipulateur et ultimement violent.

Cet essai est une réédition augmentée et dresse un tableau accablant. Gregory Baum le cite, mais n'en est pas troublé. Ce ne sera pas le cas de tous les lecteurs: la présentation bienveillante de la théologie de Ramadan est très certainement conforme à la doctrine professée par Ramadan, mais elle n'exclut aucunement que cette doctrine religieuse soit instrumentalisée à des fins politiques inavouables.

L'essai de Caroline Fourest ne peut que déstabiliser un exposé par ailleurs rigoureux et complet. Réciproquement, il est certainement indispensable de ne pas délégitimer l'entreprise théologique au seul motif qu'elle n'évite pas toujours une association islamiste dangereuse. Cet équilibre est-il possible?

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Islam et modernité
La pensée de Tariq Ramadan
Gregory Baum
Traduction de Benoît Patar avec la collaboration de Josette Lanteigne
Bellarmin
Montréal, 2010, 208 pages

Frère Tariq
Le double discours de Tariq Ramadan
Caroline Fourest
Grasset, «Bibliot/Le livre de poche»
Paris, 2010, 410 pages

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Collaborateur du Devoir
25 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 19 juin 2010 09 h 07

    Une pensée unique

    Que l’on trouve deux aspects dans la pensée ou l’expression de Tariq Ramadan n’est que très normal, puisque ces deux aspects, théologie et fanatisme, pour reprendre les mots du titre, relèvent de la même sphère de pensée. On ne peut dont les opposer, mais constater qu’ils appartiennent tous deux au même domaine et ne sont que deux modes d’expression d’un même contenu.
    On trouverait de semblables exemples dans la religion catholique, qui prônait l’amour de Dieu et du prochain et pratiquait les tortures de l’inquisition ou le fanatisme de la conversion forcée des juifs en Espagne, avec les rois catholiques. Et l’on pourrait prendre des exemples actuels, qui suscitent la polémique.
    « Cet ensemble conduit… à un constat récurrent: la réclamation de modernité n'est pour Ramadan qu'un propos de surface, destiné à lui donner une légitimité dans les groupes qu'il veut pénétrer, mais le fond de sa pensée est un intégrisme rigide, manipulateur et ultimement violent », cite Georges Leroux. On peut appliquer ce jugement, mutatis mutandis, aussi bien à la pensée vaticane et à son mode d’expression, qu’à celle de Ramadan, ou d’autres promoteurs de croyances religieuses. Il n’y a pas chez lui des propos de surface et une pensée de fond, il n’y a qu’une pensée, exprimée différemment, qui est une pensée irrationnelle, comme toute pensée qui s’appuie des croyances religieuses, auxquelles on adhère on non, ce qui est le libre choix de chacun.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 19 juin 2010 11 h 01

    Deux façons de faire son Ramadan

    Il existe maintenant deux façons de faire son Ramadan.

    Tout bon musulman fait chaque année son Ramadan. Cela veut dire de ne manger qu'après le coucher du soleil.

    Mais voici que se répand une seconde façon de faire son Ramadan. Cela veut dire avoir un double discours. Je ne relèverai pas ici la lutte épique que mène Caroline Fourest contre cet expert du double discours.

    Je veux simplement souligner que tant le grand'père Al Banna que plusieurs ulémas tiennent ce double discours. Car Al Banna avait aussi une tendance à la réconciliation avec l'Occident. Mais il fut dépassé par les éléments les plus radicaux des Frères musulmans qui finirent par faire élire le Hamas à Gaza. Ce double discours est bien présent dans le Coran. Il s'appelle «La Taqiyya» et vise à faire le dos rond quand on est en état de faiblesse, et à devenir conquérant et radical quand la situation nous favorise.

    Madame Fourest a donc raison de lire sous le discours conciliant de Ramadan un second discours radical, patriarcal, misogyne et dominateur. Il n'y a qu'à voir le mépris dans lequel il tient madame Fourest en l'appelant mademoiselle alors que tout le monde sait qu'elle est en couple homosexuel.

    Il n'y a qu'à voir les ravages que font déjà les islamistes en Europe, pour se convaincre que le discours de conciliation avec les valeurs de l'Occident ne seront toujours pour l'islam - pas seulement pour les islamistes - qu'en attendant d'avoir tout l'Occident sous la loi islamique. J'ai écrit un article à ce sujet en mettant en lien la laïcité et l'égalité entre les hommes et les femmes. Il est plutôt long, mais pourrait nous aider à éviter de nous laisser séduire par Ramadan. Mon texte est publié à l'adresse suivante : http://www.aref-neq.ca. Cliquer à gauche sur AFEF-Info en bleu, puis descendre au second article.

  • Lise Bessette - Abonné 19 juin 2010 13 h 10

    L'époque des croisades est révolue et c'est bien ainsi!

    Les postes québécois de télé et de radio ont accueilli longuement Madame Caroline Fourest. Ses discours alarmistes ont certainement contribué à la vente de son livre. En tant que québécoise, je préfère les discours de ceux qui contribuent au VIVRE-ENSEMBLE. Dommage pour madame Fourest, l'époque de la chasse aux Maures et aux Sarrasins, celle des croisades. est bien révolue!

  • Jean de Cuir - Abonné 19 juin 2010 14 h 38

    Tariq et le Coran

    Un article dans le NYT book review, janv.6 2008 (p.6-7) sur le Coran. Quelques notes :est la dernière des révélations communiquée aux humains. C’ est la mémoire de tous les textes antécédents. Le Texte est un, mais on ne peut le lire qu’à différents niveaux. Dieu parle au coeur même de l’être. Le Coran parle selon le langage de chacun. Le message est " beyond time, beyond history""No need for studies and diplomas, for masters and guides."Importance du contexte. Le niveau moral est fondamental, requiert de voir le sens le plus large, de déduire les principes et les valeurs. Un3e niveau de lecture exige une immersion intellectuelle et spirituelle.Cette troisième approche requiert une étude "extensive and exhaustive" des textes.Tariq dit répudier les lectures dogmatiques et littéralistes.Tenir compte de la grande tradition et des outils des ulemas. Le grand critère:le Texte est révélé.De plus, le coeur possède sa propre intelligence:the intelligence of the heart sheds the light by which the intelligence of the mind observes, perceives and derives meaning."Le Coran est le miroir de l’univers."These are the invariables of the universe, and of the Koran." Avec encore plus d’emphase, en référence à la tradition prophétique authentique (ahadith) (versets coraniques) on parle de qat’i (definitive not subject to interpretation) "whose formulation is clear and explicit and offers no latitude for figurative interpretation." "In like manner, creation itself rests upon universal laws that we cannot ignore.The consciousness of the believer likens the five pillars of Islam to the laws of gravitation: they constitute an earthly reality beyond space and time."L’univers est en mouvement ainsi le Coran.“the Koran allows human intelligence to grasp the evolution of history, the multiplicity of languages and cultures, and thus to insinuate itself into the windings of time and the landscape of space."Une proclamation de foi.C’est la foi qui est

  • Michel Chayer - Inscrit 19 juin 2010 16 h 42

    Climatiser les burkas

    ‘’ (…) une réforme libérale de l'islam religieux…’’

    Une réforme libérale de la mortification… La belle affaire !

    Qu’est-ce qu’ils vont faire ?

    Climatiser les burkas ?

    Humaniser les crimes d’honneur à coup d’injections létales ?

    Au XXIe siècle, il grand temps de confiner ces niaiserie-là au tréfonds des mosquées, des églises et autres temples, avant que le bon sens ne les transforment en autant de dancings.