Littérature québécoise - Fragments d'amertume

J'écris parce que je chante mal sonne en une centaine de textes courts ou très courts, tous issus d'un blogue que tient Daniel Rondeau depuis quelques années (www.danielrondeau.com), l'arrivée de la quarantaine et l'heure des désillusions amoureuses et professionnelles.

Ainsi, on ne devra pas s'étonner d'apprendre, au fil des pages, que le narrateur le plus fréquent y traîne un vieux chagrin d'amour — comme un chien fatigué au bout d'une laisse trop longue. Parfois on l'oublie, parfois il nous fait trébucher, parfois encore c'est lui qui nous entraîne là où on ne serait pas allé.

Daniel Rondeau y a mis également beaucoup de choses vues, des portraits touchants et justes de petites ou de grandes déchéances humaines. À travers ses histoires courtes, l'auteur, né en 1969, nous offre une collection éclatée de solitaires qui sont parfois tombés de haut: un informaticien à la retraite, isolé dans son deux et demie, laissé derrière par la technologie et par la société (Henri), un quêteux quadragénaire nous fait en accéléré les hauts et les bas (surtout les bas) de sa biographie (Carnet de doute).

Plusieurs de ces histoires semblent traversées pas une sorte de «fantasme» de la chute sous forme d'accident, de suicide, de dépression ou de faillite amoureuse. Une écriture sobre et à la fois sensible multiplie les angles de sa vision du monde teintée de mélancolie. La vie est un «tunnel sombre» où «les plus belles conquêtes sentimentales font les pires défaites».

Et lorsqu'on met bout à bout tous les textes de J'écris parce que je chante mal, des récurrences apparaissent (thèmes, personnages ou décors). Une vieille blessure d'amour qui s'oublie difficilement. Une certaine complaisance aussi dans le malheur sentimental, heureusement tempérée par une légère lueur d'espoir et la dose constante d'autodérision que Rondeau injecte jusque dans le titre de son projet d'écriture.

Mais rien pour nous faire oublier que l'idée de la mort et le motif du suicide traversent de part en part ce recueil beau et touchant de fragments amers.

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J'écris parce que je chante mal
Daniel Rondeau
Septentrion, coll. «Hamac»
Québec, 2010, 210 pages

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Collaborateur du Devoir