Marie-Claire Blais - L'invitation au bal de la vie

Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir

A travers ses livres, Marie-Claire Blais semble avoir tous les âges. Elle pourrait avoir l'âge de Mai, cette jeune fille au milieu de l'adolescence qui s'interroge sur l'amour, elle pourrait avoir l'âge de Mère, la grand-mère de la première qui, aux portes de la mort, tente de donner ce qui lui reste à ceux qu'elle aime.

Elle pourrait être tous ces homosexuels qui se travestissent la nuit pour donner leur spectacle au Saloon Porte du baiser, ces jeunes femmes qui peuplent les plages des nuits en été et encore tant et tant d'autres personnages qui habitent son dernier roman, Mai au bal des prédateurs, paru chez Boréal, la révérende Ezechielle, le moine Asoka, des écrivains aussi, et des artistes.

Elle pourrait être toutes ces personnes et aucune d'entre elles en même temps. Elle est si secrète, Marie-Claire Blais. Secrète et en même temps ouverte au point de pouvoir décrire avec une justesse étonnante la vie intérieure d'une jeune femme de 16 ans. Réservée au point de disparaître complètement dans ses livres derrière ce monde qu'elle dépeint et qui est aussi le nôtre.

Elle le glisse en entrevue, toute menue dans le hall de l'hôtel de la Montagne, elle écoute. Elle écoute les uns et les autres, s'intéresse à leur drame, à leurs espoirs aussi. Un écrivain est immanquablement quelqu'un qui récolte des secrets, dit-elle.

Mai au bal des prédateurs est en fait la suite de la longue série de romans entamée avec Soifs, en 1995, dont il est le cinquième titre. Un chant à la forme on ne peut plus particulière, rédigé presque sans points et sans chapitres, coulant comme un flot de pensée. Des livres qu'il est peut-être préférable de traverser d'une seule traite, en reprenant son souffle de temps à autre, pour en garder le fil. Des livres qui empruntent beaucoup à la poésie mais aussi au théâtre, où les personnages entrent en scène puis disparaissent sans crier gare et sans explication, pour revenir un peu plus tard dans l'oeuvre, au gré de l'auteure. De cette forme, difficile, très littéraire, on retiendra entre autres une quête d'ordre dans le chaos, une quête qui est d'ailleurs aussi celle des personnages, avides d'un certain ordre moral dans le grand désordre permanent du monde. Des personnages comme on en croise par ailleurs tous les jours, avec leurs angoisses, leurs désirs, leurs secrets, leur ouverture aussi.

Car c'est bien au «potentiel de bonté» des personnages que s'attarde Marie-Claire Blais dans ses livres, comme elle le reconnaît en entrevue. Elle se dit d'ailleurs «très optimiste» quant à l'avenir, malgré toute la noirceur du monde présente dans ses livres. Cet optimisme, ce sont beaucoup les jeunes qui l'insufflent. Des jeunes qui «sont très exigeants envers la vie», et qui travailleront donc en conséquence pour que cette vie soit belle.

Dans ce roman éminemment contemporain, Marie-Claire Blais aborde différents sujets sociaux et politiques de l'heure: le suicide assisté, l'usage des téléphones cellulaires chez les jeunes, les mariages gais, les désordres alimentaires chez les jeunes. Ces débats, elle les aborde là même où ils sont soulevés, souvent dans l'intimité totale des gens, qu'elle devine ou qu'elle pressent avec une sensibilité et une perspicacité remarquables.

Le territoire d'observation de Marie-Claire Blais, ce sont ces États-Unis où elle vit pratiquement en permanence depuis de nombreuses années, à Key West en particulier.

C'est là, par exemple, qu'elle a observé le personnage inspirant celui de la révérende Ezechielle, personnage plus humaniste que religieux, qui accueille dans son église quiconque en a besoin, sans jugement.

On a parfois l'impression que les romans de Marie-Claire Blais eux-mêmes sont comme cette église, ouverts à tous les personnages qui cherchent à s'y tailler une place, et que tout un chacun s'y bouscule en quête de sens ou de lumière.

Les lecteurs les plus impatients ne s'y retrouveront pas. Car les romans de Marie-Claire Blais, comme la poésie, demandent disponibilité et patience. Une poignée de phrases en tout qui s'étirent sur plus de 300 pages. On le referme pourtant avec l'impression d'avoir visité une oeuvre rare et fervente, et d'avoir laissé entrer le monde moderne dans sa maison, comme une fraîche bourrasque décoiffant l'été.

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Mai au bal des prédateurs
Marie-Claire Blais
Boréal, Montréal, 2010, 328 pages
2 commentaires
  • Jean Rousseau - Inscrit 12 juin 2010 12 h 40

    DE GRANDES DAMES AVANT TOUT.

    Marie-Claire Blais devient à travers la riche perception de la journaliste Caroline Montpetit, une immense écrivaine, dont on a le goût de dévorer ses écrits. Mais, il ne faudra pas oublier l'oeuvre de la présentatrice, laquelle aussi possède des dons certains dans l'écriture et qui, en ce domaine, n'aurait rien à envier aux autorités en marketing de ce monde.

    Jean Rousseau, B. Ps
    spécialiste des ressources humaines
    courriel: jeanrousseau@live.ca

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 14 juin 2010 13 h 01

    De l'affectation?

    Sauf tout le respect dû à cette grande écrivaine, il faut tout de même noter qu'elle a toujours été en retard d'une révolution littéraire: la mode des romans expérimentaux composés de phrases de 300 pages à bout de souffle est passée depuis longtemps avec Tel Quel, Sollers et son roman H, Paradis 1 et 2, entre autres. A cette époque Blais écrivait d'une manière très conventionnelle. Depuis Soifs j'ai décroché tout bonnement. Je préfère le Sollers de mes vingts ans!