La nuit américaine de James Ellroy

Photo: Philippe Matsas

A 62 ans, James Ellroy, maître incontestable du roman noir américain, se défend bien de coller à l'Histoire.

Tout au plus lui sert-elle de canevas sur lequel poser ses immenses et terribles fresques morales. L'auteur du Dalhia noir et de L.A. Confidential (deux de ses romans adaptés au cinéma) met tout son art au service de l'excavation tranquille de conspirations, manoeuvres à go-go, coulisses sanglantes, pouvoir occulte. Destins tordus en tous genres. Humains, trop humains.

«J'ai mieux fait que l'historien, écrit Balzac dans son avant-propos à La Comédie humaine, je suis plus libre.» Ellroy revendique la même liberté, cherchant à faire lui aussi, d'une certaine façon, «l'envers de l'histoire contemporaine», en mélangeant dans ses romans quelques personnages réels avec un bon nombre de ses propres créatures.

Ultime volet d'une trilogie qui couvre les années 1958 à 1972, de Kennedy à Nixon, Underworld USA va du 24 juin 1968 au 26 mars 1972, soit peu de temps après les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy jusqu'à la veille du Watergate. Flics corrompus, politiciens véreux, militants politiques, agents très spéciaux, mercenaires, pasionarias, drogués. L'oeuvre est gigantesque, tentaculaire, sans partage. Elle frappe fort et en profondeur (lire la critique qu'en a faite Michel Bélair dans Le Devoir du 6 février dernier).

Quinze années se sont écoulées depuis la publication du premier tome de ce monument de plus de 2000 pages, amorcé en 1995 avec American Tabloïd, suivi en 2001 d'American Death Trip — on notera au passage l'obsession un peu fanatique de l'éditeur français à placer la référence américaine dans chacun des titres.

Près de deux ans après le début du «processus» qui a entouré la naissance du livre — édition, publication, tournée de promotion —, c'est un Ellroy plus très frais et peut-être un peu blasé, il faut le dire, qui atterrissait cette semaine à Montréal pour rencontrer, en groupe ou au compte-gouttes, une poignée de journalistes dans l'atmosphère contrôlée de son nid d'aigle de l'hôtel Reine Elizabeth.

Une machine à voyager dans le temps

En congé d'écriture pendant que sa douce moitié fait les boutiques, bien calé dans son fauteuil, Ellroy attend les questions comme un joueur de tennis guette le service de son adversaire.

«Bien qu'Underworld USA ne soit pas vraiment de l'histoire ancienne, raconte-t-il en anglais, le sentiment de soulagement et d'accomplissement que j'ai éprouvé quand j'ai terminé la trilogie s'est dissipé il y a déjà un bon moment. Je suis déjà ailleurs, j'ai aussi écrit autre chose.»

Il continue: «Avec cette trilogie, je voulais simplement réécrire une période de l'Histoire à ma propre façon. J'ai voulu remonter dans le temps et éprouver le plaisir sensuel de vivre à cette époque-là. D'y habiter. Ça, c'est vraiment mon affaire. Mais il faut du temps. Il faut passer beaucoup de temps tout seul dans le noir, insiste-t-il. Mais à ça, je suis un expert.» C'est son mantra. Il le répète souvent. Et on le croit sans difficulté.

La politique et la corruption sont-elles des frères siamois? Les politiciens font-ils l'Histoire? Chose étonnante, on ne discernera pas une ombre de cynisme chez Ellroy. «Ils font l'Histoire, oui, ils créent des politiques publiques, ils imposent aussi leur vision, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Et je pense qu'il est important de les inclure dans les textes, comme je l'ai fait dans Underworld USA. Mais le plus intéressant pour moi, dans le cas des grandes figures politiques, c'est que chaque jour leurs rapports humains les plus consistants sont avec des gens qui évoluent dans l'ombre. C'est vraiment ce qui m'intéresse.»

Et seuls les ressorts dramatiques préoccupent vraiment le romancier. L'invention verbale, les interactions entre ses personnages, sa liberté de créateur passent d'abord. Tout le reste est accessoire, secondaire, abstrait. L'Histoire (et les personnages connus de l'Histoire) n'est qu'au service de son immense désir de fiction. «On sait qu'on a tiré sur JFK le 22 novembre 1963, la baie des Cochons le 14 avril 1961, etc. Mais au-delà de ces dates et de ces événements, que sait-on en réalité? On a beaucoup de latitude.»

Précision historique, extrapolation, connaissance approfondie des rapports humains, utilisation judicieuse de personnages réels: ce sont les seules règles qui relient entre eux ces trois romans historiques. «Au fait, l'année 1972 marque la fin chronologique de ma carrière de romancier historique», assure-t-il.

«J'aime rester tout seul dans le noir»

Sa réputation de misanthrope n'est pas usurpée, même si on a parfois l'impression qu'il appuie un peu fort sur la note. «J'ai décidé il y a cinquante ans de me couper du monde», dit-il. Il y a cinquante ans aussi, ce n'est pas un hasard, sa vie basculait après le meurtre de sa mère, en 1958. Là-dessus, il faut lire Ma part d'ombre (Rivages, 1997), le récit autobiographique qu'il a tiré de sa propre enquête sur ce crime jamais élucidé.

Il poursuit en se rapprochant comme s'il voulait faire une confidence: «J'ai décroché du monde depuis tellement longtemps que je ne saurais même pas par où commencer», poursuit-il. Et comment fait-on? L'écrivain baisse la voix, jette un oeil derrière son épaule, comme s'il fallait préserver des oreilles sensibles: «Tu sais quoi? T'es capable, t'as juste à le faire. Quand tu rentreras chez toi ce soir, ne réponds pas au téléphone, n'allume pas la télé, n'allume pas l'ordinateur. Tu t'assois dans le noir et tu te grattes les couilles... C'est ce que je fais depuis cinquante ans! Je suis une brute. J'aime rester tout seul dans le noir. Et si je n'avais pas de blonde, je ne sortirais jamais de chez moi. J'irais peut-être à l'épicerie de temps à autre», confie l'ancien voyou repenti dans la discipline de l'écriture.

Et un cran encore plus bas: «En réalité, je ne connais que cinq ou six choses et rien d'autre... Et ça fonctionne! Ça m'attire des ennuis, mais ça fonctionne...» Il fait la liste de ce qu'il aime vraiment: «La boxe, l'histoire des États-Unis, les femmes, la musique classique, les chiens. J'aime les chiens. J'aime aussi les bonnes voitures sport. C'est pas mal tout.» En dehors de l'écriture et de rester assis tout seul dans le noir. Bien entendu. «Je préfère vivre dans ma tête», reconnaît l'homme, qui est aussi capable de beaucoup d'humour.

Son prochain livre, intitulé en anglais The Hilliker Curse, est un récit autobiographique dans lequel il devrait explorer la question de ses relations avec les femmes. L'écrivain, qui est retourné vivre à Los Angeles depuis quelques années, projette aussi d'entreprendre une autre grande série historique. «Ça, par contre, je n'en parlerai pas avant un certain temps.»

Une belle grande brune, beaucoup plus jeune, s'approche de lui par-derrière en s'excusant de nous interrompre. Petite pause. Conciliabule amoureux. Reprise. Son esprit est ailleurs, on le sent. Je choisis de le libérer de sa corvée avant terme: «That's okay, man. I think we're done.» «C'est fini? Vraiment?» Un grand sourire de petit garçon illumine son visage. Il gambade à travers la pièce et me remercie chaleureusement avant de s'éclipser sans demander son reste vers l'ombre ou vers la lumière. On ne le sait pas trop.

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Underworld USA
James Ellroy
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias
Rivages/Thriller
Paris, 2010, 840 pages

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Collaborateur du Devoir
3 commentaires
  • André Loiseau - Inscrit 5 juin 2010 19 h 44

    À M. Desmeules

    Votre texte nuancé et éclairant nous change de la critique acerbe, personnelle et revancharde de Mme Petrowski dans la Presse d'aujourd'hui.
    Après tout, Ellroy est un des grands auteurs contemporain et vous nous y amenez avec intelligence.

  • Pierre Poulin - Inscrit 6 juin 2010 08 h 59

    d'accord

    Bien vu Loiselet et content que vous le disiez : Difficile de comprendre pourquoi la critique de La Presse s'est mise en scène. Ellroy mérite mieux que ça. L'article de Desmeules est plus pro.

  • - Inscrite 6 juin 2010 13 h 49

    Texte instructif et professionnel.

    Merci Christian Desmeules.

    Désormais je saurai qui lire sans perdre mon temps: Desmeules et Ellroy ;-)