Littérature francophone - Deux, trois nostalgies vivaces

«Mon figuier résiste à la marée. Il est une île. J'envisage la dérive du présent depuis son ombre irrégulière et personne ne m'adresse la parole, personne. Je reste seul, près des mots anciens, habité de tant de livres à dire. Invisible sous mon figuier, je dresse l'inventaire des impressions du Sud comme on rédige un dictionnaire.»

Cet Inventaire du Sud porté par une écriture nomade et rêveuse est une fenêtre ouverte sur l'âme et la vie du narrateur. À travers de courts récits et une prose au naturel délicat, le parcours d'une existence se dévoile peu à peu. Les frontières géographiques marquent les déplacements dans l'espace, mais soulignent aussi le passage du temps. Du désert à la Méditerranée, de l'Andalousie au Canada, le narrateur explore les recoins de sa mémoire. Ses réflexions et ses souvenirs témoignent du pays chaud de l'enfance — quand les livres l'absorbaient et que les figues lui collaient aux doigts —, de voyages, d'une douleur de l'exil, d'une identité enchevêtrée qui ne peut trouver son sens qu'en se raccrochant solidement à l'art, à la littérature, à l'imaginaire. «C'est lorsqu'il découvrit dans la flaque d'eau le reflet de la façade du palais qu'il comprit la permanence des images. Le lendemain, il repassa au même endroit. Il savait maintenant quel souvenir renfermait ce trottoir insignifiant par temps sec.»

Une autre vie

À l'intérieur même de ce déracinement se dessine une autre vie. Alain Raimbault revient sur ses thèmes de prédilection, parmi lesquels la paternité («Je ramène ma fille dans l'hiver encore jour. Nous nous quittons sur la glace, habitués à ces dimanches, chérissant en nous la certitude d'une rencontre nouvelle»), la peine amoureuse («Le coeur ne s'y fait pas, mais le corps s'habitue»), le doute, l'absence et la solitude ont une large part.

Le narrateur traverse sa vie, esquisse en mots, en chuchotements, en murmures, en silences d'insondables trajectoires où la douleur de l'exilé qui a laissé derrière lui un monde sublimé (le Sud, la Méditerranée) trouve peu de réponses dans la réalité qu'il observe. Le mal du gitan. Accepter la perte. Il ne sait pas bien vivre, mais qui le sait? Au-delà du déchirement originel et des rêves abîmés, il espère «un faussaire pour apaiser deux, trois nostalgies vivaces». La tristesse est moins dense là où le ciel dépasse.

Une certaine séduction


Poète et romancier, Alain Raimbault livre sur un ton mélancolique un monde de perceptions. On en ressort ému, touché par l'universalité des sentiments droits et profonds, par le climat d'émotion contenue qui répond et éclaire la lecture crépusculaire des récits, et séduit par la douceur avec laquelle cela a été fait.

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Collaboratrice du Devoir

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