Économie - Le secret offshore du capitalisme

Calculée en milliers de milliards de dollars, «la moitié du stock mondial d'argent transite ou réside dans les paradis fiscaux», croit Alain Deneault, qui enseigne la sociologie à l'UQAM! Comment vérifier une estimation aussi risquée? Qui dit évasion fiscale dit secret, magouille et même crime. Mais, à cause des rumeurs qu'entretient l'indiscrète culture populaire, une aura entoure les suspectes banques offshore et pourrait arriver à les trahir.

Il est facile d'affirmer qu'en voyant les choses ainsi, dans son essai Offshore: paradis fiscaux et souveraineté criminelle, Deneault se fie trop à des intuitions alimentées par le cinéma et les feuilletons télévisés. Néanmoins, sans apporter davantage de preuves mathématiques, un corps législatif aussi important que l'Assemblée nationale de France ne craignit pas de publier, dès 2000, des estimations inquiétantes du blanchiment de capitaux en Europe.

Comme le fait aujourd'hui Deneault, la mission parlementaire d'enquête, à Paris, signala que la Cité, quartier bancaire de Londres grâce auquel la capitale du Royaume-Uni dispute à New York le titre de centre de la finance mondiale, joue un rôle primordial dans le réseau des paradis fiscaux. Cette réalité montre avec éloquence que les zones offshore ne se limitent pas à des principautés pittoresques, telle Monaco, les légendaires ban-ques suisses ou des îles exotiques, telles les Caïmans.

Les entrelacements planétaires, croissants, abstraits, virtuels de ces zones, qui deviennent de plus en plus floues, défient la géographie et remettent en question l'idée même de souveraineté politique. À la suite de Christian Chavagneux et de Ronen Palan, le clairvoyant Deneault souligne que c'est la Cité, au coeur de Londres, qui, en 1957, ouvrit la voie à la finance offshore.

Elle le fit en créant le marché des eurodollars, monnaie apatride dont la valeur coïncide avec la devise américaine mais qui ne relève ni de la loi des États-Unis ni de celle de tout autre pays! N'empêche qu'on soupçonne aisément les paradis fiscaux de profiter aux élites financières des puissances qui contrôlent le capitalisme mondial. Deneault entérine l'affirmation du juge français Jean de Maillard selon laquelle ces paradis mystérieux «n'existent que parce que les grands pays industrialisés ont besoin d'eux».

Avec finesse, il conclut que «le pouvoir offshore» des plus riches, privilégiés capables de s'affranchir de la fiscalité qui pèse sur les classes moyennes des sociétés occidentales, «est politiquement à notre monde ce que les puissances coloniales ont été aux régions du Sud». On pourrait faire un pas de plus que Deneault en affirmant que les paradis fiscaux sont inhérents au capitalisme.

Ce système est politique avant d'être financier. Depuis toujours, il tend à constituer un État dans l'État. Sans le pouvoir de contourner la loi, voire de devenir la loi, l'argent ne serait plus grand-chose.

***

OFFSHORE
Alain Deneault
Écosociété
Montréal, 2010, 120 pages

***

Collaborateur du Devoir