Littérature québécoise - La réparation du monde

Le tikoun olam, la réparation du monde, est une notion centrale du judaïsme. Lorsqu'il quitte le monde, tout juif doit le laisser si possible dans un état un peu meilleur que celui dans lequel il était lors de son arrivée. La vie entière d'un juif doit être consacrée à l'oeuvre réparatrice du monde, aussi modeste soit-elle.

Ne doutons pas que c'est dans cette lignée que s'inscrit Éliahou, le personnage principal du beau roman de Naïm Kattan, Le Veilleur. Pour contribuer à réparer le monde, les chemins de vie ne manquent pas et chaque personne doit trouver le sien. Pour les études supérieures d'Éliahou, sa mère songe à la médecine. Venir en aide à autrui en apaisant les souffrances que le corps peut éprouver tout au long d'une vie pourrait convenir à Éliahou, si la vue du sang ne le rendait pas lui-même malade. Comme le dit l'histoire juive sous forme de devinette, un psychanalyste est juste un médecin qui ne supporte pas la vue du sang... Mais Éliahou ne sera ni médecin, ni psychiatre, ni psychanalyste. Il aime les cours d'histoire, commence sa formation en médecine, étudie la philosophie et décide, finalement, de devenir rabbin, afin de tenter de veiller sur les âmes en les aidant dans leurs questionnements, lui qui ne détient aucune réponse et passe son temps à s'interroger...

Quand le roman débute, Abraham, le fils d'Éliahou, est père à son tour. Le nouveau-né se prénommera Meir lorsqu'il aura reçu la circoncision en signe de l'alliance. C'est donc un homme en âge de revenir sur sa vie passée que nous présente Naïm Kattan. Le rabbin, devenu veilleur des âmes, rompu à la célébration des brith millah, les rituels de circoncision, est pourtant sur le point de défaillir lorsqu'il s'agit de son petit-fils. Émotion et vertige face aux mystères du monde et de l'humanité, c'est ce qu'il éprouve en observant, posé sur ses genoux, ce petit être fragile qui vient de naître et qui va perpétuer une tradition en devenant lui-même un homme et en s'efforçant à son tour de réparer le monde.

Eliahou revient donc sur sa vie. Des années sont passées depuis le départ de sa famille de l'Irak natal pour rejoindre New York et l'Amérique, plus paisible pour les juifs, puis Montréal, où il s'est installé avec Emma, son épouse rencontrée lors d'un voyage en Israël.

Dès son enfance, Éliahou est attentif au monde et cherche à comprendre ce qui nous sépare, nous oppose ou nous rapproche les uns des autres. Sa vocation, qui n'en est pas une, prend peut-être sa source dans son amitié avec l'employé noir du magasin où travaille son père. Faut-il faire la révolution comme le suggère Tom? Pour cet homme, héritier du racisme et de l'injustice, Dieu n'existe pas et Éliahou, s'opposant ainsi à ses parents, leur déclare qu'il refuse de faire sa bar mitzvah. C'est un désastre pour la famille et un curieux commencement pour un homme qui deviendra finalement rabbin. Mais le jeune Éliahou se ravise et découvrira peu à peu dans les rituels, les prières, l'étude et le contact avec les autres, les conditions qui lui permettront de poursuivre sa réflexion et de chercher inlassablement à comprendre le monde et ses habitants.

Naïm Kattan intercale entre les souvenirs de celui qui consacre sa vie à veiller sur les autres ses propres interrogations, ses prières, ses études de la Paracha hebdomadaire et les entrevues qu'il a avec des membres de sa synagogue venus le consulter. À qui s'adresser si ce n'est au rabbin? Mais les réponses d'Éliahou, pour honnêtes et éclairées qu'elles soient, aident-elles vraiment Christine ou Sandrine, deux jeunes femmes candidates à la conversion, Maurice qui assiste à la métamorphose de son épouse, Éric qui s'interroge sur le sens de sa vie, Sheila lassée de son mari ou Sarah devant la dérive de sa fille? Les solutions simples n'existent pas et qui peut prétendre les posséder? À chacun de s'interroger et de cheminer sur sa voie personnelle. Parfois le tragique de la vie fait aussi place au miracle, comme celui du jeune François qui décide, contre toute attente, de retourner à la foi de ses pères.

Du berceau à la tombe, la vie et les rapports des êtres humains entre eux ne sont qu'un infini questionnement. Voilà ce que le judaïsme enseigne et que le dernier roman de Naïm Kattan, Le Veilleur, fait ressentir dans toute sa force au lecteur.

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Le veilleur
Naïm Kattan
Éditions Hurtubise
Montréal, 2009, 261 pages

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Collaboration spéciale