Littérature étrangère - Si par un soir d'hiver

C'est un «roman d'intérieur» qui étonne par sa maîtrise et sa fluidité. Un huis clos israélien qui fait subtilement écho à tout ce qui gronde à l'extérieur de ses murs: la violence des uns contre les autres, la culpabilité permanente ou «le chuchotement vénéneux du vent». Un piano en hiver, d'Ayelet Shamir, née en 1964, impose un vocabulaire musical: contrepoint, musique de chambre, justesse.

Dans le modeste piano-bar d'une petite ville de la banlieue de Tel-Aviv, un trio désaccordé s'accroche au lieu comme des naufragés à un bout d'épave: le patron, un ancien marin bourru divorcé deux fois qui a parfois le mal de terre, un «pianiste avachi» et raté de 36 ans incapable de guérir d'une histoire d'amour, un jeune apprenti cuisinier arabe considéré comme un traître par les siens parce qu'il consent à travailler pour les Juifs.

Au bout d'une soirée particulièrement morte, un petit groupe de clients inattendus y débarque (quatre hommes et deux femmes). Leur lente dérive prendra les allures d'un drame incontrôlable.

Au moyen d'une construction habile, Ayelet Shamir nous fait passer de l'un à l'autre de ses personnages, recouvrant toutes choses d'une tension permanente — tantôt érotique, tantôt menaçante — qui contribue à verrouiller l'atmosphère étouffante de ce cagibi alcoolisé. Une remarquable métaphore — une autre, direz-vous — de l'impossible condition palestino-israélienne.

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Un piano en hiver
Ayelet Shamir
Traduit de l'hébreu par Katherine Werchowski
Christian Bourgois
Paris, 2010, 360 pages

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Collaborateur du Devoir