Littérature française - Écrire les lieux de mémoire

Richard Millet
Photo: J. Sassier Richard Millet

Depuis Confession négative (Gallimard, 2009), l'oeuvre de Richard Millet, l'«écrivain soldat» qui se désigne ainsi dans Brume de Cimmérie, se ressent de son «initiatique» fureur guerrière. On le sait, il a édité Les Bienveillantes de Littell, percutante intrusion dans le mal hitlérien. Quant à lui, en dénonçant la persécution des chrétiens d'Orient, il a mis dos à dos les musulmans et le déclin des valeurs chrétiennes en Occident.

De Sentiment de la langue (1986) à Désenchantement de la littérature (2007), la charge a entraîné un tollé de protestations. On a lu rage, désespoir et haine dans sa charge crue. Ce Millet accolé à l'extrême droite est-il un nouveau «Hussard», tel ces écrivains «fascistes» épinglés par Les Temps modernes de 1952? Mais ces Jacques Laurent, Blondin et Chardonne, chantres des valeurs conservatrices, les lit-on encore? Leur cynisme intéresse peu la postérité. Et que gardera-t-on du maurrassien Déon?

Si les romanciers doivent rendre compte de leur parole, force est d'admettre que la littérature retentit autrement. Millet possède une plume magnifique, et son vaste projet littéraire surligne l'Histoire en noir. Comme l'a fait Roger Nimier. Gallimard, éditeur de l'un et de l'autre, a toujours fait entendre des points de vue opposés, fort de l'idée que la littérature a d'autres enjeux que politiques et que la postérité évaluera nos contemporains.

Dans sa très littéraire bibliothèque, Gallimard a donc fait côtoyer Céline, sans toutefois se compromettre avec son odieux racisme, et le propalestinien Jean Genet, comme le déserteur Pierre Guyotat. Nul de ces écrivains opposés n'a écrit des livres sucrés, lénifiants, bien-pensants. Ainsi faut-il y replacer la plongée brutale de Millet, guerrier de notre temps, sa croisade épique et sexuée, dans ce Liban sujet de Brumes de Cimmérie et du Sommeil sur les cendres.

Persistance

Il s'est réexpliqué aux éditions Fürstenberg. Qu'il ait choisi le désastre en direct plutôt que l'allégorie romanesque, c'est une question littéraire autant qu'une idéologie assumée: être actuel pour refuser notre temps. Mais doit-on en absoudre la violence dans la généralité, en ces Colères d'écrivains (collectif paru chez Cécile Defaut, 2009), sans mettre en question les mots, les faits et les idées de la barbarie?

Brumes de Cimmérie, récit, et Le Sommeil sur les cendres, roman, s'inscrivent avec doigté dans ses tableaux à la Breughel. La toile possède les qualités de sa mémoire noire, d'une précision remarquable, et l'atavisme paysan foncièrement réactionnaire des hautes terres de Viam, où on retrouvera la suture imaginée entre deux communautés sans mixité, la limousine et la libanaise. En reniant notre temps comme en l'honorant de sa langue admirable, cet esprit aigu fait varier une gamme de situations qui outrepassent le ressentiment.

La situation politique libanaise lui donne-t-elle raison? Que les faits de guerre soient inscrits dans la géographie humaine de ses livres, nulle équivoque. Arrêté par le Hezbollah armé, il raconte succinctement ce que vaut la vie dans la guerre, infrangible réalité. Dévastation, beautés perdues, villes coupées du monde, tel est le paysage hivernal funèbre qu'il trace de ce pays revisité, dont il emprunte à Homère la Cimmérie brumeuse.

Illusion limousine du Canada

Issu également du milieu limousin et né en 1971, Christophe Pradeau, dans La Grande Sauvagerie, inscrit son lieu mythique en la sous-préfecture de la Haute-Vienne. Soudain, ce roman, qui n'en était pas un, bascule dans la fantasmagorie: on y raconte la vie d'un certain natif du lieu, Jean-François Rameau, peintre d'ex-votos et coureur des bois en Nouvelle-France.

Tout paraît vrai, la Bibliothèque nationale, à Montréal, et ses archives, jusqu'à la Beinecke Library de Harvard. Mais une courte recherche induit que ce Jean-François loufoque est plutôt le neveu de Rameau, de Diderot. Si on considère ce roman préromantique intégrant le récit et la fiction sur le mode musical, on y verra le projet d'histoire prolongée par Pradeau. Songe d'un regret, celui des temps héroïques où les moulins étaient des géants et les rochers, l'appel d'un nouveau continent, l'Histoire se change en Atlantide. Ce «grouillement irrépressible dans les profondeurs dont on ne peut faire qu'il remonte à la surface du regard» dit moins le traitement du monde comme un terrain de jeu que ce que la Lanterne des morts tient alertes, plus qu'elle ne les chasse: les jeux sauvages des imaginations en désir de légitimité.

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Brumes de Cimmérie et Le Sommeil sur les cendres
Richard Millet
Gallimard
Paris, 2010, 135 et 156 pages

La Grande Sauvagerie
Christophe Pradeau
Verdier
Lagrasse, 2010, 155 pages

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Collaboratrice du Devoir