Le prédateur et ses proies

On la retrouve dans les ultimes sélections du prix Goncourt, du Médicis et d'autres distinctions; mais, allez savoir pourquoi, Claude Pujade-Renaud demeure dans l'ombre, avec une oeuvre originale, sensible et solide, que la Société des gens de lettres honorait néanmoins en 2004. Elle écrit toujours.

Née en 1932, danseuse, chorégraphe, professeure, elle a signé des fictions, brèves et longues, inspirées par l'Antiquité, les mythes, les mondes féminins, la danse, la poésie. Consciente d'elle-même, elle a suivi un fil original: répondre à la question «comment ont vécu les compagnes, célèbres ou pas, de

Stevenson, London, Schwob, Jules Renard et Michelet?».

Si elle a écrit pour Martha Graham, Doris Humphrey, Louise Brooks, c'est qu'elle a fréquenté cet univers comme artiste. Pour un grand bonheur de lecture, on la retrouve du côté des poètes Sylvia Plath (1932-1963) et Ted Hughes (1930-1998), qui s'unirent, puis se brisèrent l'un contre l'autre en Angleterre. Son roman s'intitule Les Femmes du braconnier, tandis qu'Actes Sud publie ses oeuvres tome 1, huit titres en recueil.

Mondes féminins

Elle a raconté les hommes, mais, plus habile encore, elle a trouvé des angles inédits pour saisir ce qui échappe au regard frontal. Elle cerne ainsi un tout, des esprits qui passent, des mots qui volent, qui tuent parfois. Chez elle, les détails ont de l'importance, non pour cet éclair sur l'arbre qui cache la forêt, mais parce que telles sont les cibles, des failles minuscules par où la sève coule, la vie fuit, tandis que l'âme sans forme prend corps.

Au Québec, on connaît Sylvia Plath grâce au cran de Brigitte Haentjens et au talent de Céline Bonnier, et quelques autres, qui ont porté La Cloche de verre sur les planches, s'inspirant du livre de Plath, La Cloche de détresse.

De celle-ci, on connaît le talent de poète, sa vie dramatique, son suicide. Plath parle encore au coeur. Nulle inactualité à réentendre sa voix frêle et cassante, relayée par d'autres talents.

Celui de Pujade-Renaud n'est pas en reste. Ce qu'elle cerne autour du personnage esquissé, esquivé, capté, ce sont des liens, comme des bêtes, puis une métonymie, ce glissement littéraire inégalable, qui veut que les images aient du sens: ici, c'est la figure du braconnier, Ted Hughes, chasseur de femmes, tout instinct et vie sauvage, qui signe le goût du sang.

Chasse interdite

Chasseur humain, ainsi décrivait-elle celui qui fut son mari. Plath écrit lettre sur poème, elle aime les joutes avec Hughes, ou bien elle s'en plaint. Autant de destinataires, autant de narrateurs. Les chapitres sont brefs (plus de 120), conçus en un collage épistolaire, échafaudé tel un piège.

«Dans le village, on l'appelle "l'Américaine": elle nasille, elle cause trop fort, et puis elle ne s'habille pas comme nous...» Si Sylvia est fatiguée, c'est qu'outre ses grossesses, le brouhaha refuse de se calmer. Son corps lui répond, lâchant «un rayonnement mortel». Et on la retrouve aux prises avec ce corps d'écrivain, devenu une prison de dépression. Un vide que les psychiatres de Plath, fuyante, n'arrivent pas à effacer.

Ce roman aux volutes souples dynamise cette courte vie. Plath affirmait avoir sacrifié tout pour la poésie. Assia, l'amante juive suicidée elle aussi après Sylvia, laissant Hughes dans le deuil supplémentaire de son enfant, trouve ici sa place: Pujade-Renaud brise la glace, rompt le silence, sans ôter, d'un fastidieux labeur de recomposition, les mystères croisés d'une histoire, dont des lettres transitant par Montréal, et de la plus grande fragilité.

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Les Femmes du braconnier
Claude Pujade-Renaud
Actes Sud
Le Méjean, 2010, 358 pages

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Collaboratrice du Devoir