Poésie - Longchamps tout contre le ciel

Renaud Longchamps
Photo: Édition Trois-Pistoles Renaud Longchamps

Chez Renaud Longchamps, l'écriture semble aller plus loin que l'incroyance ou la foi en trouvant un sens à notre disparition future. Le poète écrit: «Devant la mort / il ne devrait y avoir ni joie ni tristesse / seulement un long regard étonné / devant cette inconnue que l'on ne mérite pas». Qu'est-ce qui fait ici de Longchamps encore un créateur d'exception? La simplicité. Un merveilleux discret s'enfuit du texte pour mieux nous ébahir dans l'oreille.

Cela suffit à justifier le titre, Visions, que le poète québécois donne au recueil qui contient les vers cités. Même si les images qui surgissent dans l'esprit de Longchamps expriment trop la dérision pour appartenir au surnaturel, elles exploitent sans vergogne les thèmes traditionnels de la mystique.

Elles réinventent malicieusement «la route du ridicule paradis à paraître». Le poète se doute que, dans l'au-delà, la perfection et la béatitude risqueraient de nous lasser. Il ne se gêne pas pour le dire: «Nous ne voulons pas seulement l'éternité / qui serait une autre platitude de la nécessité / Nous voulons l'intelligence des noms impérissables / appelés au chevet des corps souffrants et haletants...»

La poésie devient l'intelligence de ces noms qui préfèrent l'inconnu de l'indétermination à la lourdeur de l'éternité. Elle leur apporte une souplesse qu'ignorent la métaphysique et la théologie.

Le poète insiste: «... la vie serait ennuyeuse au paradis / sans les aléas de la haine et de l'amour». La réalité nous a trop habitués à la lutte entre le bien et le mal pour que le remplacement futur de ce drame intérieur et quotidien par une paix parfaite et surtout par le repos éternel ne suscite qu'un dégoût anticipé.

Comme peu d'agnostiques et encore moins de croyants, Longchamps élabore une réflexion qui ébranle une phraséologie chrétienne vieillie, en confrontant celle-ci à l'évolution des sensibilités. Les mots «récompense» et «châtiment» appartiennent à une époque révolue. Puis, que penser du terme «rachat»? Le poète est conscient du caractère dérisoire d'une religiosité trop axée sur un salut personnel, pour ne pas dire égoïste.

La beauté de ses vers résulte souvent de leur pouvoir ironique de démystification: «Le propre de l'homme est d'emporter dans l'au-delà / un bonheur qui n'existe pas / et l'idée de ramener la réalité de la mort / au rêve de la vie». Le combat de Longchamps contre le ciel ressemble à une lutte amoureuse où les morsures ne se distinguent plus des baisers.

«Ô mes amis la mort est douce / car la fin de tout s'ouvre sur rien d'autre», murmure le poète qui semble, malgré tout, s'apercevoir que le corps-à-corps avec l'ange reste délicieusement ambigu. Même en travestissant les mots sacrés d'autrefois, il sait qu'il ne peut les employer sans leur insuffler le soupçon de vie qu'ils ne méritaient plus. C'est la rançon du grand art et du souffle puissant.

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VISIONS
Renaud Longchamps
Éditions Trois-Pistoles
Notre-Dame-des-Neiges, 2010, 78 pages

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Collaborateur du Devoir