Littérature canadienne - Membres fantômes

Les amputés et les neurologues connaissent bien, sans qu'on puisse se l'expliquer encore vraiment, un curieux phénomène de persistance et de souvenir. Celui du «membre fantôme»: une main, un pied, un bras ou une jambe que celui qui l'a perdu a parfois l'impression de ressentir encore. Il arrive souvent même que cette sensation s'accompagne de douleurs vives.

La mémoire a elle aussi l'habitude de ces illusions plus vraies que la réalité, qui peuvent nous faire vivre dans le passé bien plus que dans le présent, éprouver une douleur qui se mesure mal. Les effets en sont connus, et la science n'est malheureusement d'aucun recours contre les histoires d'amour empoisonnées et les crimes contre l'humanité.

Pour Un jour, même les pierres parleront, son troisième roman, l'écrivaine canadienne-anglaise Kim Echlin, née en 1955 en Ontario, revisite l'histoire récente et douloureuse du Cambodge — le génocide perpétré par les Khmers rouges, avec ses deux millions de morts, l'invasion vietnamienne, le difficile chemin vers la démocratie, le terrain miné de l'oubli et de la réconciliation.

À seize ans, dans le Montréal des années 1970, contre l'avis de son père (sa mère est morte lorsqu'elle avait deux ans), Anne Greves tombe amoureuse d'un exilé cambodgien, musicien et étudiant en mathématiques plus vieux qu'elle de cinq ans, tandis que l'armée de Pol Pot lance son offensive finale sur Phnom Penh. «Tout relevait de l'animalité et de la musique», raconte-t-elle dans cette histoire de passion et de mémoire vive qui nous est racontée à la première personne.

Mais terriblement inquiet pour les membres de sa famille dont il ne sait rien, le jeune homme sera contraint de retourner dans son pays à la réouverture des frontières. Anne sera sans nouvelles de lui pendant des années, apprenant patiemment sa langue complexe et berçant ses illusions de retrouvailles («Ma mère m'avait appris que ceux qu'on aime peuvent disparaître soudainement, inexplicablement. Et qu'après, il ne reste rien»).

Onze ans après son départ, croyant l'apercevoir à la télévision, elle s'envole pour la capitale cambodgienne. Elle le retrouve contre toute attente, difficilement, et leur amour reprend ses anciens gestes. Mais le temps a passé. Les dessous sales de la politique et les cicatrices purulentes du passé dressent entre eux un mur silencieux d'incompréhension.

Cette histoire d'amour sur fond de génocide, finaliste l'an dernier du prestigieux Giller Prize, Kim Echlin y convoque avec sensibilité tout ce qui disparaît: les êtres que la mort nous dérobe, une culture millénaire qu'on tente d'effacer, des membres arrachés par une mine, l'amour partagé, jusqu'au passé lui-même qu'on zappe dans un grand élan révolutionnaire. Mais tout subsiste.

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Un jour, même les pierres parleront
Kim Echlin
Traduit de l'anglais (Canada) par Sylvie Nicolas
Québec Amérique
Montréal, 2010, 256 pages

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Collaborateur du Devoir