Dominique Fortier - Vagues d'amour et vagues de mort

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Son roman voyage du tournant du XXe siècle à aujourd'hui, de la Martinique à l'Angleterre pour aboutir sur le mont Royal. Il traverse l'histoire de l'éruption de la montagne Pelée, en 1904 en Martinique, suit le cirque Barnum & Bailey à travers les États-Unis, pour finir simplement au cours d'une promenade au parc du Mont-Royal de Montréal en compagnie de nombreux chiens.

Dominique Fortier avait séduit la critique avec son premier roman, Du bon usage des étoiles, paru chez Alto. Elle poursuit avec Les Larmes de saint Laurent, un second roman soigné dont elle a déjà vendu les droits en anglais.

En entrevue, Dominique Fortier est délicate et discrète. Elle semble par moments tout droit sortie du XIXe siècle, qu'elle aime par-dessus tout, en particulier en littérature. Mais plus que les auteurs, ce sont les oeuvres qui marquent cette diplômée d'un doctorat en littérature: Madame Bovary, de Flaubert, ou L'homme qui rit, de Victor Hugo.

«Des romans, je ne lis que ça!», dit en riant l'écrivaine, qui est aussi traductrice de l'anglais au français. C'est elle pourtant qui a créé ce personnage d'Augustus Edward Hough Love, peut-être le plus fort du livre, un scientifique qui reconnaît ne jamais lire de romans et dit compulser plutôt des essais et des traités à l'infini.

«Lui qui depuis l'enfance n'avait plus jamais eu envie d'ouvrir un roman, n'ayant pas suffisamment d'heures dans une journée pour l'éclairer sur le monde tel qu'il était en vérité sans par surcroît se soucier de ceux qui renfermaient de pures divagations, se dit à ce moment qu'il ne lui aurait pas déplu de converser avec cette demoiselle Austen», écrit-elle.

Alors qu'il est beaucoup question de géologie dans ce roman, de tremblements de terre en particulier, qui diffusent les fameuses «love waves», précisément nommées en l'honneur d'un Augustus Edward Hough Love qui a vraiment existé, il y est aussi question des mystères que la science n'arrive pas à élucider.

Ainsi va Edward, carnet à la main. Edward qui est aussi amoureux de Garance, la femme-artiste qui sait écouter la terre en plaquant son oreille contre le sol.

«Se promenant dans la campagne autour de Bath, calepin à la main, il se demandait comment exprimer, et par là même élucider, la créature qu'était un arbre, ou le problème épineux que posait la corolle d'une rose. Là, lui semblait-il, résidait le véritable, le seul enjeu: inventer des formules qui sauraient rendre compte, d'une manière ou d'une autre, de ce qu'était que d'être vivant sur cette planète», écrit Dominique Fortier.

Cette sorte de mise en abyme de la littérature, si l'on peut s'exprimer ainsi, est un clin d'oeil. En entrevue, Dominique Fortier rappelle que Cervantes a aussi utilisé ce procédé en se moquant des romans de chevalerie dans Don Quichotte même.

La science du roman

Reste que Dominique Fortier a quand même feuilleté un peu de littérature scientifique pour écrire ce roman. C'est d'ailleurs à la bibliothèque de McGill qu'elle a observé ce grand panneau destiné aux étudiants et qu'elle reproduit dans son livre, où il est inscrit «Prove everything».

Pourtant, dit-elle, cette science qui a un tel ascendant sur nos esprits aujourd'hui a beaucoup en commun avec celle du XIXe siècle, où l'on jouait à l'apprenti sorcier. Dominique Fortier ne nie pas d'ailleurs que l'interrogation générale sur les changements climatiques n'est pas étrangère à ses deux romans, et peut-être plus particulièrement au premier.

Mais voilà que nous causons de science, alors que l'auteure est passionnée de littérature. À ses yeux, elle le précise dans un courriel après l'entrevue, son roman est d'abord et avant tout une histoire d'amour.

Le point de départ de ce roman n'a-t-il pas d'ailleurs été ces fameuses love waves, dont elle avait entendu parler au hasard d'une émission de Jeopardy et qui avait à ses oreilles une consonance inspiratrice?

Reste qu'il y a bien quelques éruptions de volcans dans Les Larmes de saint Laurent. Celui de la montagne Pelée, en Martinique, d'abord, dont Baptiste Cyparis, personnage important du livre, qui a d'ailleurs vraiment existé, est le seul survivant. Il y a ces ruines de Pompée que l'un des personnages s'apprête à aller explorer. Il y a même le volcan du mont Royal, dont on doute de l'existence dans le livre.

«Il y a au moins un millier de volcans actifs sur terre (sans doute davantage sous la mer); à tout moment, une vingtaine sont en éruption», écrit Dominique Fortier.

La preuve: la terre a tremblé plusieurs fois après que Dominique Fortier eut signé la dernière page de son manuscrit. En Haïti, mais aussi en Islande. La terre tremble et l'humanité vit, aime. Les arbres et les fleurs poussent, les oiseaux gazouillent. Enfin, pas partout.

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Les larmes de Saint Laurent
Dominique Fortier
Éditions Alto
Québec, 2010, 344 pages