Précieux souvenirs

Plus de 65 ans après la fin du conflit, les vétérans toujours aptes à raconter leur expérience des combats s'avèrent moins nombreux, si bien que la parole vive dont ils sont porteurs cédera bientôt le pas à la parole écrite. Or rares sont les militaires québécois qui ont pris la plume pour faire oeuvre de témoignage. Voilà pourquoi la parution des mémoires de l'aviateur Gilbert Boulanger, intitulés L'Alouette affolée, constitue un heureux événement du point de vue de l'historiographie. D'autant plus qu'il s'agit d'un récit authentique, fondé sur le livret de bord des missions accomplies, et saisissant puisqu'on le lit comme un roman d'aventures et d'amour.

Maîtrisant l'art de la description et de l'introspection, l'octogénaire nous plonge au coeur de sa guerre vue du ciel, plus précisément du point de vue d'un mitrailleur au sein du 425e escadron «Alouette», l'unique escadron bilingue de l'Aviation royale canadienne, ce qui s'avère exceptionnel dans notre littérature de guerre.

Pourquoi s'engager volontairement à 18 ans dans un conflit impopulaire au Québec? Pour satisfaire avant tout le rêve de connaître la vie aventureuse d'aviateur, mais aussi parce que les études à l'École technique de Québec lui plaisaient peu, précise-t-il avec honnêteté. Pour lui comme pour des milliers d'autres, le service militaire offre la possibilité de parcourir le vaste monde. Ce sera d'abord l'Angleterre et ses filles aimées dans l'urgence, le temps d'une soirée, puis la Tunisie, d'où les bombardiers décollent pour aller semer la mort et la destruction en Italie entre juin et novembre 1943. Le mitrailleur participe ensuite au débarquement en Normandie du haut des airs. Avec raison, il souligne combien la libération s'est avérée douloureuse. Plusieurs chapitres décrivent les effroyables raids alliés menés sur l'Allemagne de 1943 à 1945 dans le but avoué de saper l'industrie militaire nazie et le moral de la population.

Le récit montre combien les aviateurs vivent sous tension constante depuis le décollage jusqu'au retour à la base. Dans un style haletant, Gilbert Boulanger décrit l'écrasement de son Wellington au retour d'un raid en août 1943, alors que toute menace semblait écartée. Bien qu'il en soit miraculeusement sorti indemne, les mots portent toute l'horreur ressentie en pareil instant: «La terreur s'empare de moi. Je vais mourir. Je le sais. Je le sens. J'entends mes cris s'élever au-dessus du vacarme pendant que l'avion fonce vers sa destruction finale.» Entre deux missions, le mitrailleur fait la connaissance d'une belle Anglaise. L'évocation de cette tendre histoire d'amour donne des pages tout en retenue à travers lesquelles perce l'immense affection éprouvée pour cette femme qu'il épousera, qui le suivra au Canada et à laquelle il survivra.

Gilbert Boulanger n'était pas né pour faire la guerre et ne cherche aucunement à se forger une image de héros. Évoquant la rencontre avec un ancien combattant russe en avril 2002, il clôt ainsi son témoignage: «Nous étions des survivants! Nous le savions. Cela suffisait. Peut-être qu'en nos âmes résidait un sentiment de culpabilité, du fait d'être là, vivants, malgré la mort des autres, malgré tout.»

On lit avec bonheur le récit touchant de cet adolescent qui a survécu à ce terrible conflit et qui en témoigne avec tact et sensibilité.

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L'Alouette affolée
Gilbert Boulanger
Lux éditeur
Montréal, 2010, 262 pages

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Collaborateur du Devoir