Littérature étrangère - Mal de mère

Quand s'amorce L'Équilibre des requins, on sait déjà que le pire n'aura pas lieu. Admise d'urgence dans un hôpital de Turin après avoir survécu à une «tentative d'autolyse par absorption de Noctamide et de Xanax», des anxiolytiques communs, Sofia Ballarò, la narratrice du premier roman traduit en français de l'Italienne Caterina Bonvicini, refait avec nous le chemin qui l'a menée jusque-là.

Artiste photographe de 30 ans qui fait des photos de mariage pour arrondir ses fins de mois, sa vie familiale et sentimentale est une espèce de désastre, hantée par la lourde absence de sa mère. Dépressive, elle s'est suicidée sous ses yeux lorsqu'elle avait six ans, en se jetant d'une fenêtre de leur appartement.

Son ex-mari, maniaco-dépressif, désormais loin derrière, lui en a fait voir de toutes les couleurs. Les deux amants du jour, Arturo, qui se croit dépressif, et Marcello, un réalisateur de cinéma indécis en toutes choses (surtout lorsqu'il s'agit de quitter sa femme), ne la ménagent pas non plus. Lucide, elle constate que la «loi des séries» s'applique à sa vie sentimentale et se révèle, dans son cas, particulièrement implacable.

Pendant ce temps, l'autre homme de sa vie, son père, un biologiste marin spécialiste des requins, est toujours parti en expédition quelque part aux antipodes où il a passé toute sa vie à courir après un poisson. Cartes postales, vidéos: le lien entre eux existe, mais il est fait de distance, d'absence, de non-dits.

Sa dérive, c'est un paquet de lettres écrites par sa mère et découvert dans le tiroir de son bureau après sa mort — brouillons de lettres ou lettres jamais envoyées à son meilleur ami — qui va lui faire prendre une dangereuse tangente. Sofia y découvre quelques clés pour comprendre le malheur et la fin tragique de sa mère. «Quand je suis heureuse, j'ai peur. Quand je souffre, j'ai peur. Quand je ne ressens rien et que je n'ai peur de rien, je sais avec certitude que j'ai perdu l'équilibre», raconte cette mère disparue en plongeant toute l'existence de sa fille, à l'ombre des grandes Alpes, dans une sorte de demi-jour permanent. Une ombre menaçante aussi: «J'ai peur de finir comme elle», confie Sofia.

Succès considérable (et largement mérité) en Italie, L'Équilibre des requins, porté par un récit plein de vivacité et une narratrice attachante, oscille entre le grave et le léger, les abysses de l'âme et un humour qui ne se dément jamais. C'est aussi avec une grande sensibilité, beaucoup d'intelligence et de finesse (en particulier pour l'hommage en creux à Sylvia Plath et à Emily Dickinson) que Caterina Bonvicini, née à Florence en 1974, tisse un habile parallèle entre une espèce marine menacée et l'humanité qui rit ou qui pleure.

Un regard plein de compassion sur la maladie mentale, et sur la fragilité de la vie en général.

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L'équilibre des requins
Caterina Bonvicini
Traduit de l'italien par Lise Cailllat
Gallimard
Paris, 2010, 300 pages

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Collaborateur du Devoir

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