Michel Garneau, poète des choses

Des chevaux naquirent dans la tête de deux poètes montréalais: Sylvain Garneau (1930-1953), mort tragiquement, et son frère Michel, né en 1939. L'aîné les chanta en vers réguliers et rimés, le cadet, en vers libres. Mais voilà que Michel Garneau se souvient que les formes, ces contraintes, sont des objets. «Je ne crois pas aux idées, je crois aux choses», écrit-il. Pourquoi ne pas rendre grâce aux formes, belles seulement à cause de leur inutilité?

«Et les choses, on ne peut les reproduire, / Alors, il n'y a que des émotions que j'ose, / Dans le vertige des mots, tenter de traduire», poursuit le poète dans son recueil Les Chevaux approximatifs, cet «hommage aux formes» qui se présente comme un pied de nez sournois à une poésie des images négligeant le rythme et la sonorité au profit des idées que l'on sème dans les vers sous le nom d'évocations. Garneau célèbre les formes, et non le formalisme. Voilà une distinction capitale.

Ce ne sont pas l'idée des formes et, encore moins, leur prétendue révolution qui fascinent le poète, mais leur ancienneté, leur capricieuse difficulté, leur fière permanence aussi bien que leur esprit fuyant. Pour rendre hommage au frémissement de la prosodie classique, Garneau se permet toutes les libertés qu'elle n'autorise pas, mais qu'elle suggère en secret depuis des siècles.

La complicité amoureuse avec le passé lointain s'exprime par des vers qui se perdent dans la spirale du temps: «l'histoire est une tapisserie où les horloges fleurissent / et la conscience est l'écho d'un écho d'un écho». Le charme du poème d'un autre se transmet à l'un des propres poèmes de l'artiste, par-delà les écoles littéraires. Garneau insiste: «Je dis poèmes, non poésie, / dont l'ignorance me saisit...»

Bien sûr, le poème est une chose, alors que la poésie, elle, ne représente qu'une idée, morte dès sa naissance, comme toutes les idées. «Notre mémoire n'est pas un mausolée», affirme Garneau, qui pourtant réinvente, dans plusieurs pages, la forme surannée du sonnet. Qu'importe, à ses yeux, les jugements des soi-disant poètes et des critiques!

Le vers existe pour les sens, même si personne n'a jamais réussi à le toucher. Comme nous l'assure le poète, «le miracle absolu, c'est le miracle de sentir». À ceux qu'exaspéreraient les «vieilles neiges» des triolets et des pantoums ressuscités, Garneau répond par un vers dont la fraîcheur défie la rhétorique: «Le petit rien tout neuf qui fait cocorico.»

Qui oserait penser que le plus intense de nos poètes vivants écrit pour s'amuser? Très sérieux, son plaisir jaillit de «cette farce sublime qu'est vivre» et de «l'assurance claire de devoir mourir». On a parfois perçu les poèmes, toujours si québécois, du digne frère de Sylvain, le grand oublié, comme des orgies. Nous savons maintenant, à coup sûr, qu'ils sont une liturgie, gaspillage admirable de formes interdites.

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LES CHEVAUX APPROXIMATIFS
Michel Garneau
L'Hexagone
Montréal, 2010, 328 pages

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Collaborateur du Devoir