Entrevue - Yannick Haenel, roi de la controverse

Dans Jan Karski, «j’ai proposé l’exploration intime d’une âme», explique en entrevue l’auteur, Yannick Haenel.
Photo: C. hélie Dans Jan Karski, «j’ai proposé l’exploration intime d’une âme», explique en entrevue l’auteur, Yannick Haenel.

La parole poétique a-t-elle plus de valeur que l'histoire? La question fondamentale taraude ce que des médias français ont baptisé «l'affaire Karski». Ladite «affaire» a germé autour du très beau livre Jan Karski de l'auteur Yannick Haenel, un «faux roman» (selon le cinéaste Claude Lanzmann, qui a mené la charge) sur une vraie histoire, celle d'un important témoin polonais de la Shoa dépêché en 1942 auprès des Alliés, qui n'ont pas réagi. Ou trop peu. Ou très mal. Qui sait? Et comment juger? Y compris le président Roosevelt et Dieu Lui-même, qui ont «laissé faire».

Yannick Haenel était à Montréal il y a quelques jours pour participer à un colloque universitaire sur le thème de la littérature et du sacré. «J'ai parlé de l'idée que je me fais de la littérature», a-t-il dit en entrevue au Devoir, dans une grande salle remplie de livres de son éditeur Gallimard. «J'ai parlé de l'Odyssée. Il y est dit que, sur l'île d'Ithaque, celui qui parle tient le sceptre. Celui qui parle devient donc le roi, dans un moment démocratique, si je puis dire. Je me suis interrogé sur cette belle et étrange souveraineté de la parole et de la poésie.»

D'où ce choix des vers de Paul Celan («Qui témoigne pour le témoin?») en exergue de son Jan Karski. «Au fond, la réponse explicite, c'est que ce n'est pas l'écrivain mais la littérature qui témoigne. C'est le fait d'écrire cette parole qui traverse le temps. Proust disait qu'il n'existe peut-être qu'un seul écrivain à travers le temps. En tout cas, pour moi, la littérature est peut-être plus forte que les subjectivités.»

Interroger l'histoire

Ce qui ne place pas la parole du poète ou du romancier au-dessus des autres, mais en dialogue avec elles. Pour Yannick Haenel, le roman tient le sceptre, à son tour, puis le transmet à l'essayiste, à l'historien, au cinéaste ou même au journaliste, pourquoi pas.

«Jan Karski, pour moi, c'est un livre de dialogues avec les documentaires, les mémoires, les archives. Dans ce livre, au fond, quelqu'un qui écrit de la fiction se demande comment on peut, avec elle, interroger l'histoire. Pour moi, c'est un livre qui dit des choses sur la politique aussi, mais au sens large, sur ce qu'est devenu le monde depuis la Deuxième Guerre mondiale.»

Le roman compte trois parties. La première décrit le témoignage du vrai Jan Karski dans le film Shoah de Claude Lanzmann. La deuxième résume le livre Histoire d'un État secret rédigé par Karski en 1944 pour raconter son aventure de courrier de l'«Armée de l'intérieur» dépêché auprès des Alliés pour les avertir de l'extermination des Juifs d'Europe. La troisième parle au «je» et fait dénoncer par Karski la complicité des Alliés, qui ne sont pas intervenus pour arrêter le massacre.

M. Haenel raconte avoir découvert le témoignage du héros noir en voyant le film Shoah et d'en avoir été «complètement bouleversé». Les reproches de M. Lanzmann d'avoir falsifié l'histoire l'ont d'autant plus affligé. «Le flash est venu en voyant cette scène où il flanche au moment où il a quelque chose d'extrêmement important à dire, raconte l'auteur. Il quitte le cadre et laisse une place vide. Je me suis dit que ma légitimité serait peut-être là, si j'arrivais à rendre hommage à ce vide. Je voulais faire entendre le silence. [...] J'ai essayé de me mettre dans la peau de quelqu'un qui pensait avoir échoué dans sa tentative de transmettre un message presque intransmissible. J'ai proposé l'exploration intime d'une âme.»

Un livre « intègre »

C'est le privilège du poète, quand il tient le sceptre. D'autres artistes ont pris la parole sur le même sujet dérangeant. Dans ses Bienveillantes, Jonathan Littell s'est placé dans la peau d'un officier SS aussi cultivé que monstrueux. Avec Inglourious Basterds, Quentin Tarentino a proposé une pochade uchronique qui n'a pas moins reçu de reproches critiques. Il a été traité de cinéaste nazi jusque dans Le Devoir.

«J'ai fait un livre intègre, dit finalement Yannick Haenel. Les historiens se sentent un peu débordés, dépossédés, et ça les énerve qu'on mette de la fiction dans l'histoire. Pour eux, la fiction, c'est le domaine du faux. Moi, je ne crois pas que la littérature relève de ce régime de la vérité et du mensonge. C'est beaucoup plus complexe. Elle relève du questionnement, de l'interrogation. Je pense que la fiction, comme mode de connaissance, et j'insiste sur ce thème, peut être intuitive, dangereuse, mais aussi un relais de transmission de la mémoire. Je pense qu'il y a dans le passé des éléments enfouis que les romanciers ont le pouvoir et les moyens de déterrer.»

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Jan Karski
Yannick Haenel
Gallimard, «L'Infini»
Paris, 2009, 186 pages