Essais étrangers - Le fond de la casserole

Florence Aubenas, longtemps journaliste pour le quotidien Libération (l'histoire de son kidnapping en 2005 à Bagdad avait fait un certain bruit), aujourd'hui grand reporter au Nouvel Observateur, a eu l'idée de mesurer les effets sur le terrain de la récente crise économique en France.

Sans changer de nom ni de visage, laissant croire autour d'elle à Paris qu'elle partait écrire au Maroc, elle a loué une petite chambre meublée à Caen, a maquillé son CV en s'accordant l'équivalent d'une 5e année du secondaire, un divorce douloureux après une vie d'épouse au foyer, à peu près aucune expérience de travail. Puis elle s'est inscrite au Pôle emploi de cette ville moyenne de Basse-Normandie. L'expérience — qui durera en tout six mois, de février à juillet 2009 — a pris fin d'elle-même au moment où on lui a proposé un contrat à durée indéterminée (CDI). Le Graal de l'emploi, toutes catégories confondues, dans l'Hexagone.

On se souviendra peut-être que l'essayiste et chroniqueuse politique américaine Barbara Ehrenreich, dans L'Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant (Grasset, 2004), avait emprunté des méthodes semblables afin de rendre compte elle aussi de la situation de certains groupes de travailleurs parmi les plus précaires aux États-Unis. Les deux livres sont aussi des cousins de la fesse gauche du formidable Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell, paru en 1933.

Précarité, déshumanisation, fatigue, désespoir. Elle y partage le quotidien des travailleurs bien «réels», réduits à ramasser comme des miettes de pain des heures de travail à gauche et à droite, ballotés au gré des caprices d'employeurs, d'agences de travail et d'organismes gouvernementaux d'aide à l'emploi qui enrobent leur action de formations bidon et d'une euphémisation «proprement» délirante («Les métiers de la propreté, c'est l'avenir, mais il faut se décider maintenant»).

Levée six jours sur sept dès l'aube avec d'autres «gens du ménage» (dont elle nous livre quelquefois l'histoire particulière) pour nettoyer en quatrième vitesse les cabines et les toilettes de ferrys qui traversent la Manche, peu douée pour faire le ménage, le récit est aussi celui, en creux, d'un petit calvaire personnel pour la journaliste-vedette. Avec quelques heures de nettoyage dans un camping, c'est le mieux qu'elle pourra trouver: «Vous êtes plutôt le fond de la casserole, madame», lui dira un agent d'emploi.

Main-d'oeuvre docile, consommateur exemplaire et endetté, fidèle téléspectateur. L'équation du parfait citoyen? Sans faire d'effets, avec une plume forte et un regard auquel rien ne semble échapper, Florence Aubenas nous dresse un portrait impressionniste, à la fois triste et révoltant, d'une aliénation beaucoup trop tranquille. Elle donne un visage et une douleur à ceux que l'on balaie aussi trop commodément sous les statistiques.

Un avant-goût de l'avenir que nous prépare peut-être l'atomisation sociale, le déficit croissant de conscience politique et la désolidarisation des travailleurs.

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Le quai de Ouistreham
Florence Aubenas
Éditions de l'Olivier
Paris, 2010, 276 pages

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Collaborateur du Devoir