Littérature française - Un instrument de musique, la pensée

Philippe Beck, né à Strasbourg en 1963, publiait en 2009 un seizième opus, Lyre Dure, aux éditions Nous. Il était de passage à Montréal la semaine dernière, à l'occasion de Sacrifiction, un colloque organisé par Pierre Ouellet.

Qui l'aura entendu lire saura qu'il accompagne sa récitation d'un corps balançant et scandant le rythme en sa respiration. Faire entendre ces poèmes écrits dans le son, avec l'appui des syllabes longues et des brèves, tel est le chant d'une parole rapide et dense, accentuée à l'instar du vers classique. Cette langue moule sa robustesse avec bonheur, aussi inouïe qu'accessible, syncopée dans un flot constant, naturel et plein d'aisance.

Il a ce «souci constant d'un en-avant qui déprise toutes les avant-gardes», décrit Jean-Luc Steinmetz à son propos, dans le concert de prestigieuses voix critiques qui voient en lui un des meilleurs poètes français actuels. On le retrouve, pour ses anecdotes éludées des contes de Grimm dans Chants populaires (Flammarion, 2007), cité par Florence Delay dans Mes cendriers, tout juste paru chez Gallimard.

Hymne amoureux, chant d'écriture, volupté, le poème de Beck invente des jonctions entre ce qui fait écran, passé ou présent. Une silhouette passe et, dans le ressaisissement de sa contemplation, entre réminiscence et innovation, voici l'hymne au singulier — «impersonnage», il le nomme —, forme façonnée sur une surface balayée par l'aurore: «Je les ai-esquisse comme Michel Ange et Léonard multiplie les croquis, il blasonne analytiquement, crayonne des moments de corps X», entend-on à la lecture captée de cette Lyre Dure, chant écrit pour rester.

Et le poète, questionné sur sa pratique d'écrivain, de revendiquer la détente et l'ascèse, le relâchement et la tension, parfaitement audibles: «Le poème défend la dureté à l'égard des aggravateurs qui ont renoncé aux forces du langage, comme à l'égard de ceux qui s'en tiennent aux prétentions orphiques.» Le poème s'équilibre sur une note juste. Ni bavard ni obscur dans l'état lyrique, sa langue distancée de celle qui communique, autant que Brecht de l'émotion, produit cette «détente inattendue», «a-magique», cet «intervalle» où le texte à la fois se comprend et se ressent.

La matière supérieure

Comment écrit-on aujourd'hui un livre de poésie? «Au début, j'ai toujours le titre, le sujet. Tout part du projet, et commence alors ce que j'appelle la série des illusions. Ce sont des versions que je donne au premier lecteur, Gérard Tessier, qui me force à récrire quatre ou cinq fois, jusqu'à ce que l'idée du livre ait atteint ce que Marcel Jousse appelle le sémantisme récitationnel dans L'Anthropologie du geste, l'ordre sémantico-pratique du poème.»

Qu'est-ce qu'un poème? «Le poème est l'idéal de la prose», et il se reprend avec la douceur sérieuse qui le caractérise: «C'est le discours qui parachève la prose.» Formé par Jacques Derrida, cet universitaire affable a choisi la simplicité, sans perdre de vue ni la philosophie ni la poésie, ces «densités singulières» que l'écriture informe en quantités métriques.

«La vérité a un rythme», explique ce disciple de La Fontaine. On croit rêver. Il faut l'entendre vanter la phrase versifiée, cadencée, composite, «élittérature», dit-il pour souligner l'élan, et le rythme admirable du poète classique, jadis tenu dans l'ombre du pouvoir.

«La Fontaine, comme Racine, connaissait les secrets du rythme, des masses verbales, l'étude au sens musical, cette somme de découvertes et de travail», commente Beck, sûr que le poème triomphera de ses lectures: «le coeur des variations», «une allumette sous la banquise», dira-t-il ailleurs.

Géographie des corps vivants

«La forme ne se décrète pas. La prose est un confort, elle apaise, rédimante, tandis que le poème a pour fonction de recharmer le sans-charme.» Nourrie de savoir, cette poésie aimantée par la technique accepte des néologismes tempérés, des intempérances modérées, selon que «dans le monde se révèlent des dispositions pensables». Et dans l'entre-deux des vérités soumises au temps, Beck cite alors Benjamin et Celan plutôt que Proust et Baudelaire.

Le poète remonte vers la source: «La force des métaphores reconduit l'obscurité qu'elles prétendent éclairer.» Dans un discours qui sonne juste à qui l'écoute, il confie son immense tristesse de vivre en prose, celle qui a présidé aux exercices sur le blogue de sitaudis.fr, à l'origine d'Un journal (Flammarion, 2008). Dans cet essai polyphonique, on lit la joie de retrouver le vers, forme du bonheur d'aimer, implosion, quand tout est dilution et perte de sens. «Je fais une proposition d'âme ouverte», lit-on dans Lyre Dure. Telle a été la rencontre, la pratique même de «filtrer les forces compliquantes», en un «phrasé timbré» impossible à résumer, tant elle ramène le lointain dans le contemporain.

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Collaboratrice du Devoir