Poésie - Les éternités de Jean-Marc Desgent et de Robert J. Mailhot

«C'est franchi», écrit Jean-Marc Desgent dans ses très émouvants Portraits de famille. De nouveau, la mort, toujours la mort insidieuse, mais prise à bras-le-corps, investie totalement par le poète désemparé mais lucide.

Les êtres de famille qui ont déserté se réincarnent dans la douleur du coeur, auprès de l'émoi que le corps couve. Le poète fait le tour de ces misères par lui-même investies: «J'ai le corps à donner, le corps à familles, le corps à soeurette, à frérot, à beaucoup trembler, à beaucoup finir, je ne fais pas lieu, je fais le rien qui est bien joli avec neige folle et soleil d'hiver, je fais le monde en moins pour l'instant, je suis tête parlante [...].»

La poésie de Jean-Marc Desgent est certainement l'une des plus essentielles dans le paysage littéraire québécois. Ses textes sont d'une grande profondeur et toujours marqués par une vigueur renouvelée et stimulante. Ces Portraits de famille ne démentent pas l'immense souffle qui le porte depuis ses Vingtièmes siècles (2005). On y retrouve, toujours attachée aux mots percutants qui incisent l'actuelle affliction historique, cette révolte intérieure contre la déréliction, la violence et la souffrance. La famille devenant ici miroir d'une universelle douleur, mise en question, sinon implorée: «Dis-moi, trésor papa, mes guerres civiles, / dis-moi, trésor cadavre à la beauté qui m'éclaire tout. // On emballe le grand corps, je suis au monde, / c'est ce passage à moins zéro; adieu, dehors, / c'est du dragon qui me prend, / dragon-papa, c'est pas ta voix, mais tes langues en moi.»

Quoi qu'il en soit, le poète ne sera, ici, jamais rien d'autre «qu'un gamin au bout d'une corde», cherchant dans ses mots à traduire la perte d'enfance, des êtres tutélaires, d'une naïveté à jamais révolue. Les textes, tendres et fouissant l'arrière moment du don, au bord d'une désespérance à pleurer, au bord de l'alerte qui ferait bruire le silence même, convoquent tous et chacun dans une tentative bouleversante de survie. Le poète affirme: «Je suis tout déshabillé de tout, / mon coeur est illisible et fait le crac de l'os», mais on aurait tort de le croire à la lettre, car même si l'os craque, la parole, elle, sait dire.

Laissé seul

Robert J. Mailhot dédicace son premier recueil «à [ses] parents, partis ensemble pour le Motel le 8 juin 2009 avant même la fin des travaux». Il visite ce Motel Éternité qui ouvre ses portes pour un ultime arrêt, afin de retracer un abandon.

Mais hélas ! Mailhot va du côté d'une navrante naïveté, non dépourvue de maladresses. En effet, que faire de cette effrayante «amputation au coeur», de ces «doigts en transhumance», de ces «lèvres en exil» ou de cette «bouche effervescente» qui mange, sans doute, les «baies rouges [...] / les gommes bleu mer [...] / Et ces boules noires de deuil / au goût in-tolérable»? Rien, sinon se désoler de voir un auteur laissé à ce point à lui-même. Quelqu'un meurt et on en écrit. Voilà une proposition bien convenue. Mais il faut justement lire, coup sur coup, Desgent et Mailhot pour saisir à quel point le talent est essentiel à toute véritable entreprise d'écriture. Et si le talent réel manque un peu, il faut au moins un éditeur vigilant pour en accompagner les premiers balbutiements, ce qui ne semble pas avoir été le cas ici. Trop de scories, trop de déchets sous la plume de ce poète-chirurgien. Là où Desgent écrit: «On est déjà une montagne de sel / ça brûle les mains, les yeux, les lèvres, / on est le beau risque du monde, du dernier jour personne / Rien sur les trottoirs, vide sur les trottoirs, / J'entre à l'usine vêtu à la morte», Mailhot écrit: «Pour revenir à la vie / mon râle perce le linceul». Mesurons, stoïque, la distance!

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PORTRAITS DE FAMILLE
Jean-Marc Desgent
Écrits des Forges,
Trois-Rivières, 2010, 72 pages

MOTEL ÉTERNITÉ
Robert J. Mailhot
Écrits des Forges,
Trois-Rivières, 2010, 100 pages

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Collaborateur du Devoir
23 commentaires
  • Simon Fortin - Abonné 26 avril 2010 21 h 29

    les dangers de la critique...

    Monsieur Corriveau, soyez à l'avenir plus nuancé et prudent dans vos propos. Vous devriez comprendre, vous qui êtes poète, toute la vulnérabilité de celui qui se livre ainsi aux regards des autres. La critique devrait servir de guide et ne pas tourner en dérision le travail de l'artiste.

  • Isabelle Alain - Inscrit 26 avril 2010 21 h 45

    mauvaise critique

    Malheureusement pour vous, M Corriveau, Robert Mailhot n'en est pas à ses premières armes en poésie et a déjà publié plus d'un recueil, seul ou en collectif. Certes sa poésie peut ne pas plaire à tous, mais c'était son exutoire. Auriez-vous eu le courage de livrer ainsi votre douleur d'avoir perdu vos parents d'un meurtre suivi d'un suicide il n'y a pas un an?

    Je serai de celles qui lui rendront un dernier hommage.

  • le neurochirug - Inscrit 27 avril 2010 00 h 02

    le vide

    il demeure que le poids des critiques aura certainement eu
    une influence sur ce confrère de travaille,
    déjà je me demandais comment il avait survécu à son drame,
    il devait s'accrocher à sa passion d'écrire, il est mort seul...

  • molie - Inscrit 27 avril 2010 10 h 55

    il faut relativiser

    Monsieur Mailhot a en effet attenté à ses jours cette semaine. Fort probable que cette critique ne l'a pas aidé mais par contre, ce ne doit pas être le seul motif de ce geste. Ceux qui parmis vous connaissent son histoire le savent bien.
    J'espère, à tout le moins, que cette histoire fera réfléchir un peu les critiques de ce monde. Livrer ainsi ses états d'âme demande une dose de courage énorme. Les goûts artistiques de chacun sont différents. De la à porter un jugement qui détruit l'oeuvre d'un artiste, il y a une grande différence. J'aurais qu'il puisse voir les témoignages de ses collègues. Ainsi il aurait pu voir qu'il nétait pas si seul...

  • Lise marchand - Inscrit 27 avril 2010 15 h 07

    La goutte qui fait déborder le vase

    Ça ne prend qu'un commentaire, un mot au moment où on est le plus fragile et la vie peut basculer. Par tous ces poèmes, il tentait de survivre, de vivre. Mais durement, après avoir lu cette critique,ça été probablement LA goutte, il savait maintenant que ses jours étaient comptés, il les avait compté. Son dernier commentaire sur facebook nous montre comment il se sentait face à cette critique! M.Corriveau, de grâce, pesez vos mots, les conséquences de vos dires nous touchent tous ici à Trois-Rivières.