Littérature québécoise - « Es-tu heureuse ma fille ? »

Cette question que lui a posée son père quelques jours avant sa mort revient hanter Souad. Universitaire et écrivaine, originaire du Maghreb, elle a passé plus de la moitié de sa vie en France. Après cette longue escale d'une trentaine d'années, fragilisée par un second divorce, Souad ne semble plus trop savoir quel est son lieu d'appartenance. Les années en France ont été moins angoissantes, plus confortables, les plus douloureuses aussi.

Avec le temps, la mémoire retourne à ses origines, lui dit Malik, un de ses amis. Livrée à une houle de souvenirs, Souad se prend dans les fils du passé: une enfance solaire découpée dans la toile de la guerre, mémoire à vif tempérée par d'autres images, plus douces, qui affleurent en une trame de rythmes et de danses, de tendresse et de folle gaieté.

Avec les années, les souvenirs se trouvent magnifiés, interprétés, réinterprétés, falsifiés ou, pis, inanimés. Le temps est venu pour Souad de partir. Nous la retrouvons de l'autre côté de la Méditerranée dans le hameau saharien où elle a grandi. En compagnie de sa soeur Nedjma, elle redécouvre quel-ques plaisirs oubliés: la caresse de soie des tissus chatoyants, des bruits et des odeurs perdus, le sirocco, ce vent chaud du désert, les youyous assourdissants des femmes. Mais le pays a changé. Jamais nommé, il nous est dévoilé en pointillé: obscurité coloniale, guerre de libération, indépendance, décennie de fracas et de fureurs...

Aujourd'hui, il est divisé en deux: les riches d'un côté, les pauvres de l'autre. Pour une partie de la population, la difficulté permanente pour accéder au nécessaire quotidiennement laisse de moins en moins de place aux illusions. Souad reste stupéfaite par la capacité des siens «à survivre sans une lamentation mais, au contraire, dans les rires et la joie».

Elle se sent désormais aussi étrangère sur les Hauts-Plateaux de son enfance qu'en France. «On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait», écrit Nicolas Bouvier dans ses carnets. (L'Usage du monde). Elle souhaitait raccorder ses deux séjours à un troisième et dernier et faire ainsi une seule ligne ou un cercle de sa vie. Le destin en décide autrement.

Rythmé par des complaintes berbères ou andalouses lancinantes et incantatoires, le roman de Salah Benlabed tente d'exorciser le malaise de l'exil et du déracinement. Le plus difficile pour un écrivain qui utilise la première personne du singulier est de trouver la bonne distance pour transformer son récit en quelque chose d'universel. Ce qui retient l'attention, c'est la justesse avec laquelle Salah Benlabed parle de cette blessure invisible qu'est l'exil et sa capacité à se glisser dans la peau et la psychologie d'une femme avec autant de réalisme. Chroniqueur de son époque, doté d'un sens romanesque, l'écrivain algérien, installé à Montréal depuis une quinzaine d'années, nous offre un roman d'une émouvante beauté, où l'émotion s'allie à la pudeur, l'analyse à l'élan lyrique. Avec en sourdine une petite musique insistante en forme d'interrogation. Peut-on jamais s'affranchir de la pesanteur de l'exil?

Le titre est extrait d'un poème de Victor Hugo, Océano Nox: «Ô combien de marins, combien de capitaines / qui sont partis joyeux pour des courses lointaines / dans ce morne horizon se sont évanouis!»

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Ô combien de marins, combien de capitaines
Salah Benlabed
Éditions de la Pleine Lune
Montréal, 2010, 192 pages

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Collaboratrice du Devoir