Littérature française - Semprún et Goethe à Buchenwald

Lorsqu'on demande à Jorge Semprún, écrivain et militant de gauche d'origine espagnole, qui, né à Madrid en 1923, vit à Paris, écrit essentiellement en français, à quel pays il appartient le plus et si sa vocation est davantage littéraire ou politique, «un cri du coeur» lui monte aux lèvres: «Ce que je suis avant tout, ou par-dessus tout, c'est un ex-déporté du camp de Buchenwald.» Cette ancienne prison allemande lui semble le «coeur de l'Europe».

Ne se trouve-t-elle pas près du centre de Weimar, ville chère à Goethe, et dans le bois même où l'illustre écrivain aimait se promener avec son ami Eckermann pour y discuter? En français, buchenwald veut dire «forêt de hêtres».

Mais, dans Une tombe au creux des nuages, recueil de 18 de ses discours prononcés entre 1986 et 2005, incluant aussi un de ses articles, Semprún ne se contente pas de relater ces faits. Il rappelle, avec insistance, que le camp de concentration a servi à enfermer non seulement, de 1937 à 1945, des opposants au nazisme, y compris lui-même, rouge espagnol devenu résistant français, mais encore, dès l'occupation soviétique de l'Allemagne de l'Est et jusqu'en 1950, des indésirables selon les critères politiques du stalinisme.

En 1999, l'UNESCO élit Weimar capitale culturelle de l'Europe. Dans la ville, Semprún fait alors un discours très senti sur la place singulière de l'Allemagne dans l'histoire antagonique de la culture et de l'horreur. «Nous sommes, déclare-t-il, en présence des traces superposées des deux totalitarismes qui ont bien failli détruire à tout jamais la possibilité d'une renaissance de l'Europe...»

Plusieurs années après son internement, l'écrivain revoit la cheminée du crématoire de Buchenwald. Lui revient à l'esprit l'humour terrible des vers de Paul Celan: «alors vous avez une tombe au creux des nuages / on n'y est pas couché à l'étroit». L'écartèlement entre l'amour de la culture germanique et le rejet de l'horreur nazie ne fut sans doute pas étranger au suicide de ce poète juif roumain de langue allemande et s'exprima chez lui par des mots répétés: «la mort est un maî-tre venu d'Allemagne».

Semprún évoque aussi l'autre totalitarisme. Il fait remonter longtemps avant la chute du mur de Berlin, en 1989, la tendance autodestructrice du communisme, système «incapable, précise-t-il avec intelligence, de survivre au défi des nouvelles technologies (qui exigent une société ouverte pour se développer)». Le lent déclin du régime soviétique, il ne craint pas de le comparer à la baisse actuelle de la confiance des citoyens envers les vieilles démocraties parlementaires.

Serait-ce que Buchenwald, forêt universelle d'une Europe goethéenne et carrefour des totalitarismes, rappelle que la démocratie, trahie par Hitler et Staline au nom du peuple, affadie par le parlementarisme et l'électoralisme au nom de l'atomisation des libertés, est la victime du monde entier?

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UNE TOMBE AU CREUX DES NUAGES
Jorge Semprún
Climats
Paris, 2010, 336 pages

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Collaborateur du Devoir