L'ironie du tragique

Photo: Marchand de feuilles

Son dernier recueil de nouvelles s'appelait Mises à mort, et le bruit a couru que c'était l'ultime. Du coup, Suzanne Myre se retrouvait avec un nouveau défi à relever: celui d'écrire un roman. Trois ans plus tard, elle remporte son pari en publiant Dans sa bulle, toujours chez Marchand de feuilles, un roman qui n'a en rien sacrifié son humour irrésistible, mais qui plonge cette fois à fond dans un milieu que l'écrivaine connaît puisqu'elle y travaille depuis plus de vingt ans: le milieu hospitalier.

Avec Suzanne Myre, on continue donc de naviguer entre le tragique et l'ironique, entre la légèreté et la gravité, deux attitudes que l'écrivaine maîtrise assez pour faire en sorte qu'on ne pose son roman qu'une fois celui-ci terminé. Mélisse, le personnage principal, est une préposée aux bénéficiaires dans un hôpital, qui n'a jamais connu son père et qui a vécu jusque-là des amours sans issue.

Suzanne Myre, pour sa part, travaille à l'hôpital Notre-Dame à la centrale des messagers. C'est-à-dire que 70 % de son travail en est un de brancardier, qui transporte des malades immobilisés d'un endroit à un autre, explique-t-elle.

De ce point de vue, donc, elle observe la mort, la maladie, la solitude aussi. Et y insuffle sans aucun doute l'énergie ébouriffante de son humour décapant.

Étonnamment, c'est alors qu'elle était en congé de l'hôpital pour une période de quelques mois que Suzanne Myre a entrepris d'écrire sur le milieu hospitalier, où elle baignait pourtant depuis déjà plusieurs années. «Peut-être que je m'en ennuyais», hasarde-t-elle. Elle dit que son recueil pourrait être un éloge aux préposés aux bénéficiaires, dont le travail est si humble et si exigeant. Pourtant, précise-t-elle, personne ne devrait vraiment se reconnaître dans ce roman, ni les patients de l'hôpital ni les employés. «Je sais qu'ils vont lire le roman et je dois faire attention», dit-elle.

Depuis qu'elle y travaille, l'hôpital Notre-Dame a fermé son unité de soins prolongés, où l'on plaçait les patients qui n'avaient pas de réel espoir de guérison, mais qui n'étaient pas non plus destinés à l'unité des soins palliatifs.

«C'est à se demander où ils vont les mettre, dit Mélisse à ce sujet dans le livre. Dans des conteneurs à petits vieux qu'on entreposera dans des parcs industriels?»

Suzanne Myre se défend bien d'avoir voulu écrire un roman à saveur «sociale». Les médias mettent chaque jour l'accent sur les problèmes des hôpitaux et c'est leur travail de le faire. Mais dans les hôpitaux se jouent aussi quotidiennement les questions de vie ou de mort, un terrain de prédilection pour l'écrivaine, qui dit avoir été fascinée par la mort à un âge très jeune. Mais ici, il y a aussi une force majeure à l'oeuvre, un espoir, un humour surtout, une autodérision, qui donne envie de croquer, fût-ce pour une dernière fois, dans le fruit de la vie.

Sur la table de cuisine de son appartement, où se déroule la rencontre, il y a d'ailleurs des fruits, des fraises, des oranges et des canneberges, qui dégagent une odeur délicieuse, une sorte de contrepartie à l'odeur écoeurante de l'hôpital dont Suzanne Myre parle en entrevue. «Il m'arrive de traverser une unité sans respirer ou en respirant par la bouche», raconte-t-elle. Pourtant, elle ne qualifierait pas de «malsain» pour autant le monde des hôpitaux. La maladie et la mort font tout simplement partie de la vie, résume-t-elle. Mais la bulle est indispensable aux gens qui y travaillent, s'ils veulent rester en bonne santé. La Mélisse du roman en a une, Suzanne Myre en a une aussi, semble-t-il. Car s'il y a chez elle une «curiosité envers la maladie», il y a aussi une volonté de vivre, de surmonter les difficultés de la vie, pour vieillir plus sereinement. Elle reconnaît d'ailleurs avoir légèrement perdu de son cynisme antérieur, s'être adoucie avec les années. On sent à travers les lignes son intérêt pour la philosophie bouddhiste, à laquelle elle confirme s'être intéressée dernièrement.

Elle a par exemple cette réflexion sur la vieillesse et la mort: «Il existerait une pratique terrible chez les Japonais, ou est-ce une légende, qui consiste à se débarrasser des parents devenus âgés en les abandonnant dans les montagnes. La montagne est peut-être un moindre mal et la forêt d'une montagne sent tout de même meilleur que cet endroit, ai-je souvent pensé après avoir pris connaissance de cette coutume japonaise grâce à la lecture d'un manga», écrit-elle.

Pourtant, en entrevue, Suzanne Myre précise qu'elle nous estime tout de même chanceux d'avoir un système de santé qui permet de guérir, autant que faire se peut, de nos maladies.

Suzanne Myre n'a donc pas abandonné l'écriture en cours de route. Elle promet d'ailleurs déjà une suite romanesque à Dans sa bulle. Si le passage au roman a été laborieux, lui a demandé trois bonnes années, il semble donc avoir été concluant. Comme la Mélisse du roman, Suzanne Myre est amatrice de films d'horreur japonais et de bandes dessinées. L'un de ses personnages de Dans sa bulle, Michel, atteint d'une maladie psychiatrique, sans doute le plus complexe du livre, est d'ailleurs un créateur de bandes dessinées. Et Suzanne Myre a elle-même comme projet d'écrire un jour une bande dessinée autobiographique. Sans doute après son deuxième roman.