Poésie - Lectures des mots et du corps chez Carole David et Judy Quinn

Carole David
Photo: Martine Doyon Carole David

Porter ses lectures amoureusement, au coeur de soi, avec tendresse, dirait-on, pour qu'elles nous accompagnent et redisent le plaisir. Carole David n'a de cesse, dans son Manuel de poétique à l'intention des jeunes filles, d'en appeler au retour de figures-phares qui la fascinent. Nous lisons alors un texte qui sourd des autres textes, accompagnement vital, essentielle présence de celles et ceux qui ont dit le monde et son ouverture. Ce recueil de Carole David tient le pari d'aimer.

Mais il se tient aussi au plus près de la langue, enquête presque sur la structure de l'expression poétique. La chose n'est pas nécessairement facile puisqu'elle avoue «qu'entre [sa] voix écrite et [sa] voix réelle, / il y a le dragon de soi». Pour contrer ce dragon, elle invite tout autant Unica Zürn, Mary Shelley, Maria Goretti, Jean Seberg, Emily Dickinson et Jeanne d'Arc que Paul-Marie Lapointe ou de Saint-Denys Garneau. Prenons l'exemple de Louisa May Alcott, à qui elle dit: «si je savais vivre, // je serais une jeune fille cruelle avec une dentelle salie, / ton livre ouvert sur mes genoux écorchés». Ou encore, ne craignant pas non plus l'adversité, pensant à Elizabeth Smart, elle avoue: « j'ai marché sur les rails / accompagnée par les rats, fouillé les wagons, / je n'ai rien entendu; rivée à ma condition, ton image // s'est imprégnée en moi; voici ton visage torturé, / voici ta présence unique, ton jardin piqué d'aromates, / ton amant catholique, tes quatre bâtards».

Mais il y a plus, dont la quotidienneté banlieusarde, dans la partie Icônes (lire surtout ce texte magnifique qu'est Le Roman de la pelouse). Il faut aussi s'attarder, en fin de recueil, à ce Kitchen Song qui investit un «je» qui affronte le domestique, les figures du domestique accablantes, les familles envahissantes, données en pâture aux sirènes contemporaines.

Recueil intense qui fouit l'angoisse d'être comme le plaisir de savoir les mots à portée de voix pour accéder au vivant.

Naissance à l'hôpital


«Sainte-Justine, Montréal / [...] quatre heures / trois, note l'infirmière.» On ne peut faire plus simple. Six heures vingt a valu à Judy Quinn, en version abrégée, le prix littéraire de Radio-Canada, et le jury a retenu le fait que ce texte «raconte une histoire: celle d'une parturiente qui s'adresse à l'enfant qui va bientôt arriver dans la vie et ainsi dans un monde habité par la mort». Rien de bien neuf là ! Et c'est sans éclat que la poète, sans renoncer à la moindre petite scène convenue, va décrire cette arrivée annoncée: «L'infirmière au bout du lit, / le lit contre la table / en mélamine, la table et / ton père // sous l'horloge blanche, / dans le quadrillé, cages / des formes et des couleurs.» Et l'enfant passe la nuit à se faire attendre jusqu'à ce qu'il «[déchire] l'habit les cordages du monde. // Tête première vers une nudité / irréparable». Oui, mais encore?

Comment renouveler le discours clinique, l'approche attendrie qui préside à l'enfantement? Bien difficile. D'autant plus quand on entend encore les gens dire autour de soi: «ce n'est rien / c'est normal / tout est parfaitement / normal, / la couleur de la joie / change avec la douleur.» Oh! Qu'il est périlleux de se laisser emporter par tant de bonne volonté, par tant de jolis vers bien poncés, par tant de petites confidences d'amour ému! Comment se fait-il que je reste froid devant la description de cette naissance dans la glace néonatale, sous les néons aseptiques et conventionnels? Peut-être manque-t-il à l'auteure la petite distance essentielle pour atteindre ce langage qui parfois s'impose comme irremplaçable ? Qui n'a lu cent fois cette remarque abyssale qui vient à quiconque devant un nouveau-né: «tu savais déjà / que pour vivre / il faut oublier»? Tout beau, tout peaufiné soit-il, ce recueil est strictement réservé à ceux et celles qui ont le coeur proche des émotions accoucheuses.

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MANUEL DE POÉTIQUE À L'INTENTION DES JEUNES FILLES
Carole David
Les Herbes rouges
Montréal, 2010, 84 pages


SIX HEURES VINGT
Judy Quinn
Le Noroît
Montréal, 2010, 66 pages

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Collaborateur du Devoir