Histoire - Ils ont écrit la guerre

Après une dure bataille, ne reste qu'un vaste charnier qu'il faut bien nettoyer pour donner un semblant d'ultime repos aux fragments des anciens vivants. Le lieutenant québécois Charly Forbes, soldat de la Deuxième Guerre mondiale, parle de cet inimaginable calvaire dans son livre Fantassin. Pour mon pays, la gloire et... des prunes (Septentrion, 1994).

«Nous ramassons les restes putrides de nos camarades au-dessus desquels tourbillonnent des nuages de mouches, écrit-il. En enlevant les plaques d'identité des cadavres, les vers blancs collent à nos mains. Nous préparons une fosse commune et transportons les morceaux de nos camarades en les piquant du bout de nos baïonnettes.»

Voilà déjà à quoi ressemble la guerre, en vrai. Pas celle des films, enfin, on se comprend (voir le texte sur la série Pacifique en page E 4). Pas celle des jeux vidéo. Ni même celle des téléjournaux. «La réalité de la guerre vécue à hauteur d'homme», comme le résume Sébastien Vincent dans son propre livre. L'ouvrage pionnier porte précisément sur les témoignages écrits laissés par les combattants canadiens-français en Europe au début des années 1940.

Une excellente idée qu'il fallait bien avoir et bien mener. Le pari a été mené très brillamment. En préface, un grand spécialiste, le Français Stéphane Audoin-Rouzeau de l'École des hautes études en sciences sociales, parle d'un «beau livre» et d'une «réussite».

Cet ouvrage s'inscrit dans la foulée des travaux qui ont redéfini la compréhension de la guerre (et d'abord de la Première Guerre mondiale) en s'intéressant à l'«expérience vécue» du front. L'historien britannique John Keegan a été une des sources de cette redécouverte analytique. Il a pondu des ouvrages sur une foule de sujets reliés aux conflits (les techniques de combat, la stratégie et la tactique, les causes de la guerre et le commandement militaire, par exemple), mais il a surtout fait sa marque en s'intéressant à l'expérience individuelle du soldat. On lui doit d'ailleurs un documentaire de la BBC intitulé Soldiers, a History of Men in Battle.

En France, cette tendance historiographique a particulièrement donné en reprenant l'analyse de la Première Guerre mondiale. «Elle cherche à comprendre la façon dont les populations européennes occidentales ont donné sens à la guerre, tant au front qu'à l'arrière, résume Sébastien Vincent en ouverture. [...] Les nouveaux angles d'étude du phénomène guerrier permettent d'aller au-delà de l'histoire militaire officielle et de la plupart des mémoires de généraux qui d'écrivent "d'en haut" les opérations militaires, offrant du coup une vision aseptisée et désincarnée du comportement humain sur le champ de bataille.»

Que des hommes

Lui-même s'intéresse donc aux soldats et même aux soldats des unités primaires, tels qu'ils se révèlent dans ses récits et ses mémoires. Environ 131 000 hommes et femmes du Canada français, soit 19 % des quelque 730 000 volontaires canadiens, ont été déployés hors du pays pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le livre se concentre sur 26 ouvrages de ceux qui ont «écrit la guerre», 26 récits parus entre 1946 et 2007, souvent chez des éditeurs marginaux.

Il y a beaucoup de personnages extraordinaires dans ces mémorialistes de la guerre ordinaire et on finit par s'attacher profondément à tous. C'est le cas de Lucien Dumais, évidemment, rescapé du raid de Dieppe, qui réussit à s'évader puis à organiser un réseau de sauvetage d'aviateurs abattus en France. Il n'y a que des hommes aussi dans cet échantillon, puisque malheureusement aucune femme, aucune infirmière par exemple, n'a livré ses souvenirs de la maison des millions de morts.

Le découpage thématique multiplie les points de vue et permet à l'historien de structurer l'analyse de sa masse documentaire pour finalement accoucher d'une sorte d'écriture en contrepoint rigoureux. Tout y passe. La vie sur terre, sur mer et dans les airs, la mort donnée et reçue partout, la réalité infernale des combats, les blessures psychologiques et physiques, mais aussi l'armement, la perception de l'ennemi, le traitement des prisonniers canadiens, le silence et le retour au pays.

Une franchise qui a ses limites

Cet examen systématique permet par exemple de s'intéresser à la peur, longtemps tabou dans l'univers machiste des soldats. «Pourquoi le cacher? confie le capitaine Sévigny, cité par l'historien. J'ai passé souvent de bien mauvais moments. Sous le feu, durant les grandes attaques de l'été 1944, j'ai senti ce serrement de coeur familier à tout soldat, ce tremblement convulsif des membres, cette paralysie de l'esprit devant le danger.»

Cette franchise a ses limites. L'auteur, franc et critique, note que ses témoins entourent d'une «chape de silence opaque» le rapport aux femmes et à la sexualité. Aucun ne parle de crimes commis par les militaires, ni des vols, ni des viols que l'historiographie américaine récente commence à déterrer.

Redisons-le une dernière fois: ce livre pionnier, traitant d'un sujet parfois insupportable à partir d'une précieuse documentation négligée, remplit parfaitement son pari de faire comprendre et d'expliquer la terrible expérience vécue autour des champs de bataille par des dizaines de milliers de Canadien français, à travers propos et confidences de quelques-uns. Mieux, ce travail essentiel y parvient dans un texte clair, limpide, immensément informé, qui fait l'honneur de son auteur et le bonheur de ses lecteurs, que l'on souhaite donc très nombreux.

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Ils ont écrit la guerre
Sébastien Vincent
vlb éditeur
Montréal, 2010, 309 pages