Bienvenue ailleurs

 Maxime Catellier
Photo: Johann Schlager Maxime Catellier
L'éditeur présente l'ouvrage comme une «supercherie littéraire». Mais encore? Jusqu'à la fin, on se demande sur quelle planète on est tombé. Quelle mouche a bien pu piquer l'auteur pour écrire un tel roman, son premier?

Il se nomme Maxime Catellier. Jeune poète montréalais originaire de Rimouski, il a dirigé la section Art au défunt journal Ici. L'an dernier, il signait un pamphlet en vers virulent intitulé La Mort du Canada, aux éditions Poètes de brousse.

Au départ, c'est la curiosité qui prime. Le titre, à lui seul, intrigue. Le Corps de la Deneuve... comme dans Catherine Deneuve? Ce n'est pas dit tel quel, mais oui, on la reconnaît, c'est bien elle. Sauf qu'elle est morte.

On finira par comprendre qu'elle a été heurtée par un grand gars sur un trottoir à Paris, qu'elle a fait une chute terrible, suivie d'une commotion cérébrale fatale. Et voilà, son corps gît, attend d'être vidé. Attention, âmes sensibles s'abstenir.

La scène d'ouverture du livre, à elle seule, est des plus morbides. Ils sont trois, trois personnages bizarroïdes, aux noms à coucher dehors, devant le corps refroidi. L'un est nécrophile, en passant.

Le langage est cru, les descriptions ne laissent aucun doute quant à l'atrocité des gestes commis. C'est dégoûtant. Mais en même temps, c'est tellement gros, grossier, on est dans la distance, nécessairement.

Tout à coup, un fax arrive, de Vienne. Ça dit: «Livrez le corps de La Deneuve au château de Cachtice.» C'est signé: comte de Saint-Germain. Commence alors l'épopée la plus folle, la plus déjantée qu'on puisse imaginer.

Nos trois compères vont s'envoler à bord d'un zeppelin allemand avec le corps. Non sans avoir participé, au passage, à une orgie digne du marquis de Sade, au 56e étage de la tour Montparnasse...

Dès lors, l'histoire alternera entre le voyage de type Jules Verne à bord du drôle d'engin et les déambulations dans Paris d'un vieux médecin alchimiste qui pourrait détenir le secret de la pierre philosophale. Le lien? On ne sait pas, justement. Hallucinant!

Ce n'est rien. Paris n'est plus Paris depuis la disparition du corps de la grande star française. Passons sur les détails, mais tout est sens dessus dessous. D'a-bord, le Sacré-Coeur, à Montmartre, a disparu. Puis, la ville est devenue piétonnière.

Les gens jettent bientôt leurs télés par les fenêtres. À bas la société de consommation! C'est l'orgie continuelle dans les rues. Tout est remis en question. Un genre de Mai 68 à la puissance mille. Vive la révolution!

Pendant ce temps, le zeppelin, égaré, aboutira à Montréal. On ira de surprise en surprise. On prendra une pause au Cheval blanc, le temps d'une bonne bière, et d'un shooter, en prime.

Entre-temps, on aura croisé les spectres de Victor Hugo, d'Alfred Jarry, d'André Breton, de Rimbaud, comme autant de clins d'oeil. On aura baigné dans toutes sortes d'atmosphères, où Rabelais ne se serait pas senti étranger.

On aura même eu droit à l'entièreté des paroles d'une chanson de... La Bolduc. Et on aura lu, en bas de page, s'étirant comme ce n'est pas permis, la confession d'un psychopathe nécrophile qui a bel et bien existé dans la réalité.

On aura eu l'impression de vivre un cauchemar éveillé. Ce que la fin du roman laisse supposer. Ce qui nous tient, tout du long? L'idée qu'il doit bien y avoir une finalité... Et la plume de Maxime Catellier, capable d'envolées qui laissent bouche bée.

Ce qui nous retient, surtout: l'audace de ce jeune auteur, qui se permet tout.

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Le corps de la Deneuve
Maxime Catellier
Coups de tête
Montréal, 2010, 118 pages

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Collaboratrice du Devoir