Littérature québécoise - L'enfant que l'on a été

En 2004, Line Mc Murray gravait en noir et blanc son enfance libre au bord du lac Sacacomie, dans l'immense forêt mauricienne (Nous, les enfants. Récits de quand j'étais petite, près du lac, dans la nature, Liber, 2004). Elle étoffe son album souvenir dans Sacacomie, lequel rassemble vingt-cinq récits qu'on peut qualifier de «poétiques» tant ceux-ci bouillonnent d'images qui viennent chercher en nous «l'enfant que l'on a été». Les lecteurs y trouveront des échos diffractés de leur propre enfance, carnet de bêtises mais aussi moments magiques qu'on croit durables comme le granit.

Il y a un filon de gaieté et de joie fougueuse dans ces histoires réelles ou inventées. Si on s'amusait à titrer les chapitres, cela donnerait: «La belle existence», «Réveil au paradis», «Les pourvoyeurs de bonheur», «Parfums de saison», «L'essence de la paix». Dans ces récits-retrouvailles, la vie exsude par tous ses pores, explose de fraîcheur et de mouvement. Souvenirs, évocations, le parcours est ici buissonnier. L'auteure procède par bonds d'un récit à l'autre, avec légèreté et désinvolture, raconte des histoires cocasses, surprenantes, attendrissantes, dont certaines tournent d'é-motion dans nos gorges.

Rien n'a raison de son émerveillement à vivre dans la forêt avec sa famille et les bêtes sauvages comme amies. «Com-ment puis-je ne pas m'émerveiller quand mon père parle sérieusement aux outardes et que celles-ci lui répondent, quand ma mère discute avec les bêtes sauvages qui se présentent à table, arrivant à l'heure juste des repas sur le petit perron, quand mon frère parle orignal avec l'originalité de sa voix dans un cornet d'écorce et que la forêt en renvoie l'écho, quand Yvon apaise son âme à coups de contemplation du Sacacomie, quand ma soeur pleure un papillon aux ailes coupées en le tenant dans les mains jusqu'à la fin, ou que je me promène avec une libellule sur l'épaule.»

Les souvenirs

De ce paradis où le temps est suspendu, le coulis de souvenirs semble intarissable: la découverte, au détour d'une petite île couverte de fleurs sauvages, là où le bleu de l'eau noircit, d'un labyrinthe de branches noyées où des castors «se la coulent douce», la cueillette des pommes sauvages et des petits fruits, en automne, les cornets des chênes qu'on grignote, le thé des bois qu'on mâche, les feuilles incendiées collées dans l'herbier. Encore. Le souvenir du père qui sent les arbres, l'odeur des livres oubliés par les touristes, les moments trop plein d'émotions, «et paf! dans les pommes, la Lili», l'éternelle amoureuse qui plus tard, c'est certain, recherchera «un mélange de gars de bois et de gars à tête philosophique», le goût pour la lecture («C'est assurément vers elle que j'irai cultiver mes aptitudes à rêver l'impossible»). Enfin, la mort, entrevue: «Il paraît qu'on ne fait que passer dans ce monde, c'est ce que les adultes qui ont de la peine confirment.»

Il n'y a qu'un mot pour qualifier l'amour que la narratrice porte à son pays de pourvoiries. Ce mot de quatre syllabes commence par un pétillant «p» et finit par un «e» muet. Allez, vous devinez, monsieur de La Fontaine?

Écrits dans une langue libre, inspirée, limpide et poétique, Sacacomie est un livre sensible, touchant, un brin nostalgique du temps où il faisait bon vivre au pays des rêves réels. À placer à portée de main et de minutes perdues, pour le plaisir d'entendre la voix d'une petite fille des bois pour qui, cinquante ans plus tard, la nature reste une merveilleuse niche.

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Sacacomie
Line Mc Murray
Québec Amérique, coll. «Mains libres»
Montréal, 2010, 336 pages

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Collaboratrice du Devoir

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