Poésie - Le besoin de vivre de Serge Murphy et Gary Klang

Serge Murphy
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Serge Murphy

Minimalistes, les poèmes du premier recueil de l'artiste en arts visuels Serge Murphy ne sont pas sans rappeler la démarche de Gilles Cyr. Une économie si précise s'y inscrit que, souvent, les vers n'auront besoin que d'un ou deux mots pour atteindre l'essentiel porté par le langage, chacun choisi pour sa force d'existence; le poète étant comme à côté de lui-même, décalé par rapport au réel qui le sollicite mais qui l'inquiète: «notez / l'âge / le poids / tout est important / les larmes / la salive / le corps en pièces». Ne jamais se défaire de cette conscience que le temps est éphémère, l'existence de soi et des autres de la même manière.

On comprend que l'auteur, à l'affût de la déréliction fatale de l'être, cherche à ponctuer de sens l'irrémédiable abandon, car «il tient pour acquis / l'absence au monde». Il ouvre l'oeil pour apprécier le moindre passage des oiseaux, l'écoulement de l'eau, la beauté des fleurs dans un vase. On se contente de bien peu ici. Mais pourquoi désirer plus quand la fragilité de l'existence tient à un fil? Mieux vaut se résoudre à plonger dans le temps éphémère que de sombrer dans ce désespoir sous-jacent qui partout affleure. Ne dit-il pas qu'il «montre / une vie / sans apprêt / livrée aux se-condes»? Ne suit-il pas «sur les trottoirs / des hommes semblables / aux autres // avec leurs dents / mains nouées / coeur plat»? Voici une poésie qu'il faut relire pour en apprécier la profondeur, car à force de faire court le risque de ne laisser que peu de traces existe bel et bien.

Rester vigilant

Conscient que «la nostalgie est un piège que nous tend la mémoire», Gary Klang veut partir «en errance pour ne plus colorier à l'infini les paysages de l'île natale». Je ne suis pas si certain qu'il y parvienne, Haïti n'étant pas de ces îles qu'on évacue de soi si facilement, car «On prend plaisir à rouvrir la blessure / Comme si la vie n'était qu'un long saignement».

Quoi qu'il en soit, c'est beaucoup plus à une ode au poème, à sa force et à son pouvoir intrinsèque, que nous sommes conviés dans ce recueil par un poète qui veut vivre, contre le désespoir, à travers l'écriture. Sa foi en elle est souvent sans mesure, complètement envahissante car, dit-il, «Dans ce monde qui offusque le soleil // Il y a / Il y aura toujours / Le poème»! Implantée au plus profond de l'âme, la certitude que, dans les mots, une sorte de survie reste possible, s'impose, puisque «Lorsque le monde s'écroule / C'est au poète / De prendre la parole // Le poème / est une blessure qui fuit».

Hors langage, la vie est froide et redoutable, perte d'âme, fuite des moments de grâce. Hors langage, le temps n'est pas au beau. Seule la naissance d'une langue nouvelle rendrait à l'instant sa béatitude, donnerait au présent un semblant de vérité. Mais inhibé depuis des lunes par les ancrages océaniques, par les dures portées des chants de misère, le poète est en quête d'un renouveau sans fin recommencé. Le passé avait ses joies, le présent doit les réinventer, puisqu'il avoue: «Tout m'est énigme.» Et même là, «Le poème / Peut / Ne renvoyer / Qu'au vide // N'être pas / Rattaché au réel // N'être que / Musique / Des maux». On se demande, avec le poète, s'il y a vraiment une solution à cette incertitude des voix.

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LA VIE QUOTIDIENNE EST ÉTERNELLE
Serge Murphy
L'Hexagone, coll. «L'appel des mots»
Montréal, 2010, 88 pages

TOUTE TERRE EST PRISON
Gary Klang
Mémoire d'encrier
Montréal, 2010, 74 pages

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Collaborateur du Devoir