Littérature québécoise - Je t'aime moi non plus

Les Québécois connaissent généralement bien le concept du «maudit Français». Touriste sans tact, immigrant fraîchement débarqué ou expatrié pour une longue mission impériale, rien n'échappe à la rigueur de son sens critique. Son savoir est grand, sa modestie est petite, il est chez les demi-civilisés. Faut-il s'étonner que ce type d'amour-haine aux relents colonialistes, les francophones du ROC le vivent avec... les Québécois?

C'est le thème de La Maudite Québécoise, le second roman de Janis Locas, après La Seconde Moitié (Hurtubise, 2005). L'auteure a elle-même vécu et travaillé dans l'Ouest canadien, notamment à titre d'agente de communication auprès de la Société franco-manitobaine (SFM), l'organisme porte-parole des francophones du Manitoba.

Jeune diplômée d'un programme de communications d'une université de Montréal, Geneviève Morin a «les fesses un peu larges, une moyenne générale de B et une orthographe souvent défectueuse». Sa lucidité est aussi grande que son besoin d'avoir un emploi: «Aucun avenir pour elle, donc, dans la métropole.»

Le tabou de l'assimilation

Après être tombée sur une petite annonce, elle postule un emploi de journaliste au Franco, un hebdomadaire francophone d'une ville de l'Ouest canadien qui, bien que jamais nommée, pourrait être Winnipeg. La gentillesse des gens l'étonne: «La plupart sont calmes, polis, tout à fait innocents.» Ce qui la frappera encore plus sera le fait de constater que le mot «assimilation» n'existe pas, et que le tabou en cette matière est absolu.

Au journal où elle travaille, les principes d'objectivité et le sens critique qui lui ont été inculqués pendant sa formation de journaliste en prennent pour leur rhume. En dépit de la fantomisation pourtant évidente du français dans la région et des statistiques qui ne mentent pas, on ferme les yeux: «On reste positif», lui dit-on. On juge la jeune journaliste beaucoup trop critique, trop agressive, trop montréalaise. «Vu le croisement régulier entre familles cousines, un gène curieux se retrouve en effet sur tous les visages: celui de l'oeil gentil. Il est venu directement de Suisse ou d'un autre pays débonnaire, mais il ne provient certes pas de la souche québécoise.»

Pour exercer son sens critique sans entraves, il y a les «Backbitters», un groupe d'expatriés un peu amers qui se réunissent tous les jeudis soir dans un bar du centre-ville pour décompresser et casser du sucre sur le dos de leurs concitoyens de circonstance. La jeune femme y fera la connaissance de Roger Morin, un écrivain et dramaturge «franco-m» qui a ses moments de gloire locale et avec lequel elle vivra une histoire d'amour. Lucide, ouvert sur le monde, il est heureux de vivre ici: «Je suis un gros poisson dans un petit bocal.»

Autre soupape pour évacuer ses frustrations, Geneviève nourrit de notes un vague projet de livre sur son expérience, collecte les expressions «franglaises» et jette ses «néfastes impressions» sur le papier. Sur les rapports parfois difficiles entre francophones du Canada, Roger Morin l'éclaire: «Les Québécois sont trop nombreux ici, trop comparables à nous pour qu'on laisse faire. Alors on les traite de maudits. Ça fait du bien.»

Au-delà de ces questions d'identité, La Maudite Québécoise est aussi une histoire d'amour et le récit d'un apprivoisement réciproque. Qui plus est, le roman bénéficie d'une construction audacieuse et originale. Une sorte d'aller-retour déroutant qui est le même que celui du livre auquel Geneviève travaille. «L'histoire progresse sur une année, jusqu'en juillet, puis ça recule jusqu'au début. Ça s'appelle La boucle. À la fin, tout est pareil au début. Il n'y a eu aucune évolution.» Pas d'assimilation non plus.

«Je voulais montrer qu'il ne se passe jamais rien ici», dira-t-elle.

Un roman vif et plein d'humour, soutenu par un sens de l'observation bien aiguisé. Le ton de Janis Locas est mordant et n'épargne personne — ni les Francos, ni les Québécois. Sous-titré «Roman nationaliste», La Maudite Québécoise, habité de paysages et de fantômes surgis des livres de Gabrielle Roy, nous amène à réfléchir et nous fait passer un bon moment.

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LA MAUDITE QUÉBÉCOISE
Janis Locas
Triptyque
Montréal, 2010, 220 pages

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Collaborateur du Devoir