Bain de légendes pour baiser de pieuvre

L’écrivain Patrick Grainville
Photo: Agence France-Presse (photo) Bertrand Guay L’écrivain Patrick Grainville
Inspiré par Le Rêve de la femme du pêcheur d'Hokusai, estampe érotique qui illustre les amours monstrueuses d'une jeune beauté et d'une pieuvre, Grainville, fidèle à sa trentaine d'ouvrages, trouve matière à se délecter. Sur une variation du thème, il enchaîne des épisodes romanesques sulfureux et provocants tels qu'il les affectionne.

L'illustration japonaise se trouve au début du livre. À même le délicat trait d'art, on s'attache à la légende: de Jules Verne à Lovecraft, des bédés aux mangas, de Victor Hugo aux méduses de cinéma, des légendes italiennes aux scandinaves, la phobie du monstre marin nourrit une imagination aussi pétrifiée que révulsée.

Le Baiser de la pieuvre est donc japonisant, mais surtout une matière verbale enflammée, collante, saturée de sexe, engluant une beauté sulfureuse, attirée par d'étranges voluptés, dans les tentacules visqueux d'un mastodonte marin. Bien nommées, ces scènes évoquent La Femme insecte d'Imamura ou L'Empire des sens d'Oshima, classiques occidentaux du cinéma japonais.

Jolie fille et éphèbe à gogo

Grainville, s'il a gardé une âme d'adolescent voyeur, car tel est le narrateur, qui scrute avec concupiscence une intimité pour le moins dérangeante, en profite pour alimenter l'histoire d'un peintre qui pourrait être celui de l'estampe classique. Errant dans la forêt, ce sage artiste et moine participe au vertige de l'invisible, dévoilant un sacré splendide, prodigieux et stupéfiant. S'y ajoutent plusieurs personnages secondaires, tout aussi carnivores et mortellement sexués.

La légende possède la noirceur des mythes: l'aventure horrifiante, surnaturelle, se déroule dans un paysage enchanteur de rizières et de petits pêcheurs. Grainville s'attarde à la manière de vivre, au paysage paisible et aux gestes mesurés, avant de libérer le sexe. Quant à l'artiste au pinceau trempé d'encre, pieuvre métaphorique et protagoniste du bal, il convoite la scène épique plus que tous, le point focal constitué par la bête: «La pieuvre émergea, rousse et violâtre, bosselée, érigeant son bulbe, délaçant ses bras interminables dont Haruo voyait nettement les ventouses, les palpes protubérants et nacrés, dans les torsions des tentacules.»

Grainville en rajoute. Ses images se superposent, descriptions saturées d'effets spéciaux. Comme dans les papiers pliés, à chaque pli une initiation se dévoile, vision exacerbée par le manège glauque des amours bestiales, entraînant le vocabulaire riche et violent de l'effroi. Le fantasme décadent éclate, suit une débauche de plongées narratives: «La phosphorescence rouge de la lave traversait la pluie. Les braises sanguinolaient.» Des images guerrières inondent les pages lorsque l'hydre, saurien foudroyé, se dresse molle, «géante molle, fleurie de pétales vénéneux», devant chasseurs ou amante médusés.

De l'ivresse

Complètement farfelue, l'histoire vaut pour la parenthèse imaginative et verbale, ses perceptions volcaniques et exagérées. Sur le plan du désir et de la convoitise, Grainville a bâti une oeuvre gourmande en fait de soupirs et de croupes casanoviennes, et ici, une version opposée au mythe de Persée délivrant la noire Andromède du monstre marin. Paroxystique et convulsive, son écriture surréaliste mêle le charivari, le cocasse et le ridicule, produisant une somme d'effets comiques, souvent déroutants, dans des jeux embrassant la frustration.

Dans «Le Livre de poche», paraissait récemment Sur l'amour et la mort, de Patrick Süskind, traduit de l'allemand en 2006 par l'excellent Bernard Lortholary. Riche d'une belle relecture d'Orphée, ce petit essai de 86 pages analyse quatre situations de bêtise amoureuse, aussi touchantes que matière à idolâtrie. Prouesse et poison, puisqu'il les précipite dans la mort, Éros donne des ailes aux chevaliers de l'érotisme, qui atteignent des sommets de fanatisme jubilatoire. C'est ainsi que bête, crue ou sauvage, la subversion demeure dans l'imaginaire.

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Le Baiser de la pieuvre
Patrick Grainville
Seuil
Paris, 2010, 249 pages

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Collaboratrice du Devoir