Poésie - Élise Turcotte et François Guerrette : survivre aux ruines

Le livre est dur, le livre est fort. Il faut dire qu'Élise Turcotte y aborde de front la mort sous toutes ses formes; révoltées et saisissantes de vérité, les figures se bousculent du côté noir du monde, avec en toile de fond les horreurs les plus extrêmes, les abandons éperdus quand les femmes torturées ne répondent plus à l'appel. Les animaux hantent alors les rues, les villes visitées donnant à voir la cruauté déferlante d'un univers en perdition. Ce qu'elle voit, elle en témoigne, elle le porte au coeur comme un brassard sur le sang répandu.

Dès le départ, elle savait que «la vie reposait dans la cendre des meurtres». Encore fallait-il à la poète le courage de la débusquer dans les confins inadmissibles de la barbarie. Et, à l'image des filles en danger de Ciudad Juárez, au Mexique, dont elle parlera dans la troublante dernière partie, intitulée Journal de la cité des mortes, elle «plie l'horreur en carrés de coton». Ciudad Juárez, où on dénombre, depuis 1996, pas moins de 423 meurtres de jeunes femmes. On retrouve les cadavres dans le désert, on pose parfois une croix rose pour la mémoire. Mais la poète souffre dans le corps même des mots qu'elle emploie pour en traduire la démence et, radicale, elle déclare: «Je pense aux croix roses et je ne vais plus à la messe de ma poésie.» Une autre langue réclame le feu. Et à force, «les squelettes se sont accumulés / au cours des années. / Ils ont formé de petits buissons secs». Il faut se le tenir pour dit, on ne va pas voir ce qu'elle voit en touristes. Sachons que nous avons en mains «comme de petits poèmes d'os». Un grand livre d'une auteure qui ne craint pas d'affronter le drame d'exister dans sa précarité.

Tenir bon

Il est de ces recueils dont on voudrait parler dans leur actualité, mais qui s'égarent et qu'on retrouve avec bonheur. Tel est le cas du recueil Les oiseaux parlent au passé, du jeune auteur François Guerrette (24 ans!). Dès le premier vers, il nous situe: «tous les ponts sont bouchés entre vivre et mourir». On n'a qu'à bien se tenir l'âme et le coeur. La traversée sera ponctuée de révoltes et de coups de gueule. En ce chant de l'entre-vie, le poète veut «savoir si le feu est partout le feu / et si rien d'autre ne compte». Il s'agit d'«une urgence revolver à guérir»! Comment survivre au coeur de «la nuit pétrole», en cette «époque éventrée par ses cris»? Question d'urgence, question de savoir transcender le désastre destructeur d'un présent mis à sac. Il «a froid sous [son] costume de vivant», lui qui avoue être «d'une mauvaise race d'âme».

L'oeuvre du poète a cette vigueur qui concilie style et propos, efficacité des expressions et regard acidulé sur son époque. La dimension poétique est ici profonde et convie le lecteur à entrer dans le corps même d'un langage qui étreint le contexte fragile de la survie et cette dynamique qui fait que le corps et l'âme tiennent le coup, malgré tout. «Je suis là pour marchander mes ruines», dit-il. Or ces ruines-là sont remplies de l'intensité nécessaire à toute parole forcenée.

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CE QU'ELLE VOIT
Élise Turcotte
Le Noroît
Montréal, 2010, 64 pages

LES OISEAUX PARLENT AU PASSÉ
François Guerrette
Poètes de brousse
Montréal, 2009, 72 pages

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Collaborateur du Devoir