Philosophie - Wittgenstein, un être divisé

Le fils de l'une des familles les plus riches de Vienne renonce à sa fortune en 1919 et devient instituteur, puis jardinier. Ce penseur, associé par ses réflexions sur les mathématiques et la logique aux positivistes Russell et Frege, retrouve ensuite le milieu universitaire et le déconcerte, car il croit que «la philosophie devrait être écrite comme une COMPOSITION POÉTIQUE». Il ne lui reste qu'à se réclamer de Freud, son grand imaginatif préféré...

Dans les propos qu'il livre, en Grande-Bretagne, à Rush Rhees, son héritier spirituel, Ludwig Wittgenstein (1889-1951), qui enseigna la philosophie à Cambridge durant huit ans, est conscient que l'idée du père de la psychanalyse selon laquelle l'angoisse constitue la répétition de la frayeur éprouvée à la naissance relève des «explications mythologiques» plutôt que de la science. Pourquoi se scandaliser de ce goût si réfléchi pour l'imaginaire freudien?

Wittgenstein voyait juste en estimant que «dans notre langage est déposée toute une mythologie». Chaque mot cache un monde, souvent inattendu, comme les êtres humains qui le prononcent. Or la logique ne saurait exister indépendamment du langage, qui la défie en dépassant la science.

«La grammaire est le miroir de la réalité», écrit le penseur autrichien naturalisé britannique. Voilà l'une des phrases-clés sur lesquelles insiste Ray Monk, lui-même philosophe, dans son admirable biographie de Wittgenstein, publiée originellement à Londres et à New York en 1990 et traduite de l'anglais.

Monk a su que la seule façon d'arriver à comprendre l'oeuvre hésitante, changeante et difficile du logicien hanté, sous le voile de l'objectivisme, par son moi consistait à raconter sa vie d'un point de vue analytique. Le biographe britannique souligne: «Pour Wittgenstein, TOUTE la philosophie, dans la mesure où elle est pratiquée avec honnêteté et dans un bon esprit, commence par une confession.»

Parmi les confessions, volontiers mélodramatiques, que le penseur a faites à ses amis et que Monk révèle, deux retiennent l'attention. Wittgenstein, élevé dans le catholicisme, avait laissé croire qu'il n'était qu'un quart juif, alors qu'il avait trois de ses grands-parents d'ascendance juive, et s'accusait de ce qu'il considérait comme un grave mensonge. De manière semblable, il regrettait amèrement d'avoir frappé des élèves au cours de sa brève carrière d'instituteur campagnard.

Chez Wittgenstein, deux adversaires luttent l'un contre l'autre. Si le logicien décide que l'éthique «ne peut être une science», l'homme, quant à lui, ose la placer au-dessus du savoir objectif en lui conférant une valeur absolue. L'être divisé remarque: «Ce qui est bon est aussi divin. Aussi bizarre que cela puisse sonner, cela résume mon éthique.»

Mais l'idéal de la bonté se heurte à une sensualité dévorante qui inquiète cet homosexuel mal dans sa peau. «Nous sommes, affirme Wittgenstein, dans une sorte d'enfer où nous ne pouvons rien faire d'autre que rêver, enfermés et coupés du ciel.»

La souffrance métaphysique du logicien se traduira par une vive méfiance à l'égard de la science. Cette suspicion entraînera la rupture de son amitié avec Bertrand Russell, admirateur jusque-là de son positivisme. «Rien n'est plus CONSERVATEUR que la science, déclarera Wittgenstein. La science pose des rails.»

Selon lui, ces rails emprisonneront l'humanité au lieu de l'affranchir, puisque «l'idée de grands progrès est une tromperie». Il est bouleversant de constater qu'à l'époque où un autre logicien d'origine autrichienne, Kurt Gödel, démontre par ses fameux théorèmes de l'incomplétude les limites insurmontables des mathématiques, Wittgenstein se sert de la logique pour l'épuiser par la force du langage qui la moule.

C'est ainsi que, dans les mots mêmes de la science tenue en échec, il lance un appel désespéré, novateur, très laïque, digne d'un poète révolté, vers un au-delà encore incertain.

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WITTGENSTEIN
Ray Monk
Flammarion
Paris, 2009, 624 pages

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Nicolas Geslot - Inscrit 7 mars 2010 04 h 15

    wittgenstein

    je vous signale que Wittgenstein fut certes associés un temps aux philosophes du positivisme logique mais que ni Russel ni Frege ne firent partie de ce "mouvement".