Littérature française - Défilé de fantômes

Roger Grenier publie Dans le secret d’une photo, dans la collection littéraire de moments autobiographiques «L’un et l’autre» de Gallimard.
Photo: J. Sassier Roger Grenier publie Dans le secret d’une photo, dans la collection littéraire de moments autobiographiques «L’un et l’autre» de Gallimard.

Disparus, détails oubliés, cérémonies de jadis, ces secrets du temps hantent les amateurs de photographie. Tel n'est-il pas aussi le cas de ceux qui écrivent? Maryline Desbiolles les réunit dans La Scène. Tableau vivant et bien titré, ce récit nous plonge dans la communion d'une famille italienne, la sienne, à la fin des années 60.

Quatre hommes, un garçonnet, cinq femmes et une petite fille. Ils sont là, d'un côté et de l'autre de l'image, séparés selon le genre, autour de la table qu'on a dressée dehors sous la lumière d'été. La scène se métamorphose en écriture, et tant mieux si la mémoire invente. «Mais c'était un bonheur d'aller s'asseoir un peu plus bas sur les rochers, sous prétexte qu'on était trop serrés à table, avec son cornet de poissons frits, regarder la lune très brillante que la mer gobait.» Ce commerce, plaisant et chaleureux, accueille aussi la difformité. Le livre vibre à l'unisson.

En longues phrases mémorielles, où comparaison rime avec imagination et vie ultérieure avec ailleurs, Desbiolles évoque la qualité des gestes, les coutumes, les silhouettes tissant ces liens humains, pleins de gourmandise et renés grâce à une photo. Un après-midi surexposé se suspend aux mots, avant de s'effacer dans «la chute» du temps.

Comme dans les natures mortes, quelque chose de pourri figure bien sur l'image; est-ce cet enfant qui a mal tourné, est-ce le mouvement de l'histoire, est-ce la fragilité de l'amour, la perte de toute enfance? «[...] la retouche de la photo rend heureusement la scène incompréhensible, la généalogie caduque, les lieux tangents, la scène retouchée est incluse dans une scène plus grande, une scène qui la happe, la scène du monde qui ne lui donne pas de sens, qui ne l'éclaire pas, mais la bouleverse et la déchire.» Sous cette plume, fine, claire, jolie, est gommée la banalité. Demeure le culte en noir et blanc.

Moments insolites

Compagnon de Camus dans l'aventure journalistique, puis éditeur chez Gallimard, lauréat du Grand Prix de l'Académie française, déjà en 1985, pour l'ensemble de son oeuvre — il a 85 ans maintenant —, Roger Grenier publie Dans le secret d'une photo, dans la jolie collection littéraire de moments autobiographiques «L'un et l'autre» de Gallimard.

Grenier a toujours eu un déclic au bout du doigt. Ami de Brassaï de Lazareff, de Henry Miller, de Picasso... impossible de nommer tous ces écrivains, cinéastes, peintres, il les a tous connus, photographiés au XXe siècle. Voici qu'il évoque ceux de la photo, comme son chien qui pose, même ces personnes sur les clichés perdus qui ont traversé le cadre pour couler dans la fontaine aux citations.

Est-ce un exil du passé dans le présent, une sortie du monde? Grenier se souvient et entend encore ses sujets lui parler. C'est léger, un instant gracieux, pittoresque. Anecdotique et libre, instantané. La photo y joue un rôle de démon: «Qui sait où notre imagination, nos obsessions vont nous entraîner quand nous la regardons?»

Autoscopie

Jean-Jacques Schuhl est à lui seul un fantôme des coulisses. Se souvient-on de son étoile filante, le roman d'Ingrid Caven, Prix Goncourt 2000? Entrée de fantômes revient au récit romancé, pièce d'un écrivain sans oeuvre, où une figure colorée à l'oeil fantasque extirpe ses mots d'un royaume de cinéma.

Quasiment sans écriture, loin des codes, hormis celui de sa bohème, Schuhl con-trefait de grands airs avec ce panache des vedettes qui l'ont toujours hanté. Son souffle haché, bousculé, nerveux, attirant ici l'expressionniste allemand, là toutes les rencontres du milieu, accule ce polar somnambulique à une somme de mondanités déglinguées.

Sans cette obsession négative, Schuhl n'aurait sorti là qu'un fond de tiroir. Mais la difficulté d'écrire fait un noeud coulant autour de cet ouvrage «morbide chic», car ce «dandy dilettante», c'est lui-même. Kitsch, hirsute, vaine, la présence fantomatique, consciente, ressemble à ce cliché paru dans Libération: Schuhl interviewant Jim Jarmush, «deux créatures de science-fiction, lui avec sa silhouette toujours aux aguets, ses cheveux argent, son visage de mutant et moi mes grandes lunettes noires» — jeu d'om-bres pour Spectres, film dont Raúl Ruiz lui aurait proposé le rôle, mais qui n'a jamais été tourné.

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La Scène
Maryline Desbiolles
Le Seuil
Paris, 2010, 119 pages


Dans le secret d'une photo
Roger Grenier
Gallimard, «L'un et l'autre»
Paris, 2010, 130 pages

Entrée des fantômes
Jean-Jacques Schuhl
NRF Gallimard, «L'Infini»
Paris, 2010, 145 pages

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Collaboratrice du Devoir