Polars - Trois couleurs exotiques

Le polar plonge tellement, par définition pourrait-on dire, dans le plus profond de la vie... qu'il en vient de partout. De toutes les régions du globe comme de tous les milieux qui composent ce monde bizarre dans lequel nous mijotons. Trois exemples.

À part John Le Carré et Deon Meyer le Sud-Africain, il n'y a pas beaucoup d'auteurs qui situent leur intrigue dans le sud de l'Afrique. Michael Stanley, lui, plante les enquêtes de son inspecteur David Kubu Bengu au Botswana, à la frontière du désert et de l'Angola. C'est dans ce pays des «diamants de sang», avec lesquels les mercenaires ont longtemps là-bas acheté des armes, que l'on retrouve un cadavre à moitié dévoré par les hyènes, près d'un point d'eau. Ce sera le premier d'une longue série.

Ce Festin de hyènes est, surprise!, un livre captivant. Au centre, la figure pachydermique de l'inspecteur Kubu qui essaie de mener son enquête sans compromis, et derrière, en filigrane toujours, ce fond de colonialisme à la sauce grandes familles british exploitant un gisement «chez ces pauvres Noirs qui ne sauraient pas vraiment y faire»... Il y a là aussi des trafiquants de toutes sortes qui essaient de tirer parti des vestiges des luttes tribales et des intrigues en porte-à-faux et qui se buteront à l'entêtement de Kubu et de son équipe. Une belle découverte à faire.

Du Botswana, passons à l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) de la fin des années 1950, alors que Leo Demidov nous revient à la tête d'une «vraie» unité spéciale de la police créée à la fin du livre précédent de Tom Rob Smith, Enfant 44, dont nous vous avons parlé l'an dernier à pareille date ou presque. Ici, pour sauver sa famille, Leo se voit forcé de quitter Moscou et de plonger dans l'enfer du goulag 57 sur la Kolyma, cette péninsule enneigée où les Soviétiques envoyaient croupir les prisonniers politiques.

Mais l'intrigue s'avère de plus en plus complexe et, en s'évadant presque miraculeusement du goulag, Leo nous fera bientôt entrer en contact avec les «vory», ces sdf criminels regroupés par bandes qui vont venir étoffer les rangs des mafias russes. On se retrouvera même, à la poursuite de celle qui a enlevé sa fille, au coeur de Budapest en octobre 1958, alors que la capitale hongroise se soulève contre l'occupant russe... et tout juste avant qu'elle ne soit écrasée sans pitié. Là aussi, c'est presque par miracle que Leo et les siens réussiront à en sortir vivants. Tout comme dans son précédent Enfant 44, Tom Rob Smith met ici en scène des personnages vrais et touchants dans une fresque historique monumentale où la paranoïa et la manipulation sont érigées en système. À lire absolument.

Dans Les Visages, par con-tre, l'exotisme est ailleurs. Dans la peinture d'un milieu plutôt: celui des arts visuels et des galeries chicos de la Grosse Pomme, hic et nunc, maintenant. Même si, en parallèle, on remontera jusqu'au milieu du XIXe pour saisir l'ampleur du drame qui se joue dans l'oeuvre hallucinée de Victor Crack. Tout commence alors que le galeriste Ethan Muller découvre une série de dessins absolument exceptionnels dans un appartement abandonné, de véritables chefs-d'oeuvre. L'auteur des dessins, un certain Victor Crack qui végétait là depuis plus de 40 ans, a disparu sans laisser de traces: c'est le type même du génie dont personne n'a jamais entendu parler. Son oeuvre connaîtra un succès phénoménal lorsque Muller exposera les dessins dans sa galerie... et les vendra, évidemment, à prix fort.

Sauf qu'un flic à la retraite lui fera bientôt découvrir que les visages de chérubin de certains dessins de Crack sont ceux d'enfants assassinés un quart de siècle plus tôt par un tueur en série. En découvrant peu à peu qui est Victor Crack, Ethan Muller remontera avec nous jusqu'aux premiers Muller arrivés en Amérique et mettra aussi à nu un terrible secret de famille. L'intrigue est ici particulièrement bien menée, mais c'est surtout les flèches lancées avec justesse et ironie sur le monde et sur le marché de l'art contemporain qui rendent ce gros livre irrésistible. Avec, en prime, un regard en biais sur les grandes familles immigrées qui ont aussi bâti le destin de l'Amérique. Un irrésistible «page turner», comme disent les Français.

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Un festin de hyènes
Michael Stanley
Traduit de l'anglais par Nicolas Thiberville
JCLattès
Paris, 2009, 568 pages

Kolyma
Tom Rob Smith
Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon
Belfond
Paris, 2010, 402 pages

Les Visages
Jesse Kellerman
Traduit de l'anglais par Julie Sibony
Sonatine
Paris, 2009, 472 pages