Littérature québécoise - Une « road-story » écrite dans une langue alerte

Alain Poissant
Photo: Blanche Poissant Alain Poissant

«On ne part jamais tout seul. Pissenlit emporte quelques livres, une pile de blocs-notes, des cahiers à croquis, un dessin au fusain noir et au crayon brun représentant le visage d'une femme, des lettres écrites par cette femme prénommée Nicole, des projectiles qui le transpercent avant même qu'il en soulève le rabat.»

Idéaliste un peu perdu dans un clan désemparé (souverainistes), floué dans ses amours, Pissenlit, un grand barbu émotif de 26 ans, professeur de lettres, a moins le goût de partir que l'ivresse de la chute libre. Son voyage est commencé depuis longtemps, un voyage auquel il ne manque plus que la mise à feu. À bord de sa berline Ford Galaxie 500 couleur cannelle, il file vers l'Ouest canadien. Deux mois en tête-à-tête avec la route, un voyage dénué de réelle rencontre, excepté deux autostoppeurs, un Américain impérial et un Indien fêlé, vétéran du Vietnam.

C'est au nord de Winnipeg, où la terre est parsemée d'inukshuks (monticules de pierres adoptant une forme humaine, symbole des Inuits du Canada) et l'air, rempli d'odeurs végétales et minérales, que prend fin son voyage. Dans une réserve indienne au bord du lac Tipeesat. Les habitants n'y sont pas seulement pauvres, mais écartés et oubliés. Pissenlit sait qu'il vient de mettre les pieds dans un monde à part. Le Tiers-Monde caché dans le Premier Monde. Le romancier va, revient et repart, tant pis s'il examine plusieurs fois ce désastre humain, toujours avec la même verve, la même ironie, dans une langue abondante en pointe de railleries. «Petites catastrophes intérieures d'un pays qui répand ses messages de fraternité et de paix sur les tribunes du monde».

Il n'hésite pas à faire une lecture critique acerbe de la loi fédérale sur les Indiens, qui les soumet à la tutelle économique des gouvernements blancs. Une tragédie qui se poursuit aujourd'hui dans «une somnolence des lois canadiennes, un ethnocentrisme primitif, qui fait que les plus faibles de ce pays, dispersés dans les forêts et l'immense toundra, s'affaiblissent et disparaissent chaque jour». Comment en est-on arrivé à ôter à tant d'hommes à la fois tout instinct de survie? Un blues indien à tue-tête.

Il nous faut dire un mot de l'intrusion du héros homérique dans la trame narrative du roman. De nature solitaire, Pissenlit a choisi comme fidèle compagnon un livre, L'Iliade et l'Odyssée. En lecteur chicanier d'Homère, il s'oppose au guerrier Ulysse, avant de le rejoindre dans son odyssée intérieure, dans sa quête de la sagesse et du bonheur. Comme Ulysse dont l'amour est une des escales (Calypso), Pissenlit s'approche doucement de Rosa, une Indienne de la réserve.

Alain Poissant, deux fois finaliste aux prix littéraires de Radio-Canada dans la catégorie récit, nous offre une «road-story» écrit dans une langue alerte et épurée où se mêlent avec un grand réalisme le destin d'un homme parti à la conquête de lui-même et la condition amérindienne. Le discursif et l'analytique l'emportent parfois sur le romanesque, juste ce qu'il faut pour inquiéter les consciences.

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Heureux qui comme Ulysse
Alain Poissant
Éditions Sémaphore
Montréal, 2010,103 pages

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Collaboratrice du Devoir