En avoir ou pas

Photo: Illustration: Christian Tiffet

En avoir ou pas, des enfants? C'est la question qu'en viennent inévitablement à se poser les couples modernes, mais particulièrement les femmes, qui assurent la gestation et une bonne part des soins au poupon. Or ce choix, durement gagné par les luttes féministes, serait-il mis en péril par une société du «tout à la maternité»?

À l'heure où gronde ce débat en France, dans la foulée de la publication du nouveau livre de la féministe Élisabeth Badinter, Le Conflit: la femme et la mère (Flammarion), une Québécoise jette aussi un pavé dans la mare de la nécessaire maternité bienheureuse, en prenant le parti de l'opprimée: la femme sans enfant.

«Il faut être fait fort (forte plus souvent) pour résister aux pressions sociales qui s'exercent à cet égard sur la population, écrit Lucie Joubert dans L'Envers du landau, paru en février chez Triptyque. [...] il existe un consensus social presque tout aussi efficace [que le religieux d'autrefois] qui propose la vie familiale comme modèle exclusif à suivre. [...] Hors la maternité point de salut ni de statut.»

Ce consensus se manifeste tant dans les politiques pronatalistes du gouvernement que dans le discours médiatique et ambiant, assure la professeure de littérature au féminin à l'Université d'Ottawa. Non seulement on brandit la maternité comme naturelle et essentielle, mais la femme qui décide de ne pas enfanter doit encore se justifier, et toutes ses réalisations, ses créations ne vaudront jamais le grand oeuvre ultime de l'enfantement, croit-elle.

Même les récentes tendances à l'autodérision des mères indignes ou zimparfaites ne suffisent pas à freiner le «mouvement actuel». Car «en se moquant de lui-même, le parent est toujours en train de célébrer le héros en lui [...], estime l'essayiste. Si le public reçoit avec tant de plaisir ce message paradoxal, c'est qu'il obéit, même sur le mode de la dissension, aux prescriptions ambiantes».

Malgré certains passages quasi condescendants ou alarmistes — le gouvernement, avec ses «subventions aux bébés, a tracé, tel le petit Poucet avec ses cailloux blancs, la voie à suivre» —, l'ouvrage richement documenté, écrit avec verve, humour et clarté, appelle à une réflexion importante qui peut concerner toutes les femmes.

Dans une «société obsédée par la parentalité», la nullipare — terme drôlement connoté qui désigne la non-mère — «doit se redéfinir par rapport à elle-même», écrit-elle. Or cette part d'identité féminine à reconquérir, les mères aussi devraient la défendre. Car l'injonction maternelle qui pèse sur les nullipares pourrait menacer les acquis des femmes en cantonnant celles-ci dans leur seul rôle de mère.

C'est ici que le propos de Lucie Joubert croise brièvement celui d'Élisabeth Badinter dans son dernier livre, à paraître cette semaine au Québec. (Nous publierons d'ailleurs une entrevue avec la philosophe lundi prochain, signée par notre correspondant à Paris, Christian Rioux.) Si les deux essais divergent en ce que l'un défend le point de vue des non-mères tandis que l'autre s'adresse aux mères, surtout indignes, ils pointent le même genre de discours prescriptifs (enfantez, allaitez...) qui discriminent les nullipares et restreignent les libertés des femmes-mères.

«Toute sa recherche vise à exprimer une inquiétude, résume Lucie Joubert, qui revient de Paris où elle a lu le dernier livre de la philosophe française. Les nouvelles pressions qu'endurent les mères font en sorte qu'elles choisissent de rester à la maison parce que c'est trop compliqué de retourner au travail.»

Ces pressions dérivent des nouveaux diktats du jour: l'allaitement obligatoire, le retour aux couches lavables par obsession écologique et l'importance du bounding, selon les récentes théories psychanalytiques qui encouragent les femmes à rester coller à leur petit le plus longtemps possible. Arguments — surtout celui de l'extrémisme écologique — que certaines chercheuses féministes ont démontés dans les médias ces dernières semaines.

Le mythe de l'instinct maternel

L'essai d'Élisabeth Badinter s'inscrit dans le prolongement de son livre sur l'histoire de l'amour maternel, L'Amour en trop, publié en 1980 et tout juste réédité chez Flammarion. Dans cette bible, l'auteure française remonte jusqu'aux philosophes antiques pour établir les racines de l'autorité parentale — concentrée chez l'homme qui incarne la forme, principe divin, alors que la femme incarne le principe négatif, la matière — sur un enfant «imparfait parce qu'inachevé».

Elle passe au peigne fin l'habitude de confier son enfant à une nourrice, pratique qui s'est répandue du XIIIe siècle, où elle était réservée aux aristocrates, à toutes les strates de la société au XVIIIe siècle. Car si Rousseau donne le coup d'envoi à la famille moderne dans son Émile, le siècle des Lumières, de l'égalité, est aussi une période d'émancipation pour la femme, qui choisit délibérément de laisser à d'autres le soin de nourrir et d'élever son enfant. Époque que l'auteure met en parallèle avec celle des années 1960-1970.

Comment, dans ce contexte, défendre l'existence d'un instinct maternel? «À parcourir l'histoire des attitudes maternelles, naît la conviction que l'instinct maternel est un mythe», conclut-elle dans ce livre, thèse qu'elle réitère dans son plus récent essai pour combattre l'offensive naturaliste des dernières années. «Nous n'avons rencontré aucune conduite universelle et nécessaire de la mère. Au contraire, nous avons constaté l'extrême variabilité de ses sentiments, selon sa culture, ses ambitions ou ses frustrations. [...] Au lieu d'instinct, ne vaudrait-il pas mieux parler d'une fabuleuse pression sociale pour que la femme ne puisse s'accomplir que dans la maternité?»

Pression sociale qui s'accentue, au dire de la philosophe, et qui ébranle maintenant le choix des femmes qui ne désirent pas d'enfant, selon Lucie Joubert.

***

L'envers du landau
Lucie Joubert
Triptyque
Montréal, 2010, 104 pages

L'amour en plus
Elisabeth Badinter
Flammarion
Paris, 2010, 287 pages

Le Conflit: la femme et la mère
Elisabeth Badinter
Flammarion
Paris, 2010, 269 pages
3 commentaires
  • Yves Petit - Inscrit 6 mars 2010 17 h 21

    Vive les enfants

    Il est dans l'ordre des choses qu'on remettre en cause l'instinct maternel. Après tout nous sommes dans l'ère de l'individualisme extrème. Il est aussi normal que certaines femmes ne veulent pas on n'aiment pas les enfants. J'ai été élevé sur une ferme et de temps à autre, nous avions une vache qui refusait de s'occuper de son veau naissant. Nous le confiions alors à une autre vache qui l'adoptait.

    J'adore les enfants et contrairement à Biz, je les aiment tout petits. À chaque naissance chez une de mes connaissances, je leur envoie le beau texte suivant de notre grand humaniste Doris Lussier. Vive la vie!

    Les Enfants
    Texte de Doris Lussier
    Rien n'est grand comme les petits. C'est tellement vrai qu'un penseur a pu dire que, de tous les êtres vivants, l'enfant est le seul qui exige qu'on se mette à genoux pour s'élever à sa hauteur.
    Chaque fois qu'un enfant naît, c'est le monde qui recommence. Nos enfants sont le sang de notre sève. Ils sont les recrues continuelles du genre humain.
    Parce qu'ils portent en eux la possibilité du meilleur, ils sont notre espérance.
    Parce que leur innocence ressemble à celle que nous avons perdue, ils sont notre pureté.
    Parce qu'ils sont la chair de notre chair et l'âme de notre âme, ils sont notre amour. Claudel disait : "Je n'ai jamais autant aimé les humains que depuis que je suis le père de l'un d'eux."
    Parce qu'ils sont l'avenir et que nous savons tous les pièges qui guettent leurs pas, ils sont notre inquiétude.
    Les enfants sont les princes de la vie. Ils sont le premier matin du monde. Ils ne sont jamais blasés. Ils s'émerveillent de tout. La vie pour eux, c'est une création et une récréation.
    Les souvenirs d'enfance que je garde précieusement épinglés sur le mur gris de ma mémoire sont les refuges où va s'abriter mon âme quand elle fuit les orages de la vie... Ils sont mes arcs-en-ciel... Ils sont mes clairs de lune...
    Plus tard, devenu père à mon tour, je me rappelle avec une purifiante nostalgie les instants privilégiés où, revenant de mon travail, la nuit, j'allais toujours, avant de me coucher, regarder dormir mes deux loupiots... C'était ma prière du soir...
    Leur enfance m'a gardé enfant... Leur jeunesse m'a gardé jeune... Et je me dis que ça n'existe pas vieillir... ça n'existe pas mourir... quand on laisse derrière soi la vie recommencante.

  • France Marcotte - Inscrite 7 mars 2010 11 h 32

    Appel d'air et réponse inespérée!

    Quel plaisir de voir de grandes féministes reprendre du service dans le discours ambiant! Leur discrétion des dernières années a laissé prendre ses aises une pensée sournoise avec le déferlement de la droite conservatrice. Revoilà donc cette parole dérangeante qui revient mettre les pendules biologiques à l'heure et les certitudes au défi. Ceux qui ne se réjouissent pas de l'arrivée de cette bouffée d'air frais dans nos atmosphères idéologiques suffoquantes affichent clairement leurs couleurs.

  • Yan - Inscrit 1 avril 2010 08 h 08

    Tout le contraire

    Je suis étonné par ce texte. Je n'y retrouve aucune similarité avec ce que je vois et vie au quotidien. Les femmes de mon entourage ne se sentent pas sous pression pour avoir des enfants et celles qui en ont se dépêchent de les envoyer a la garderie. A chacun sa vie, on essaie de trouver notre bonheur dans tout ca. Vous savez au-delà du féminisme et de la question d'avoir des enfants, du conservatisme qu'on associe a la famille ( curieuse analogie...) il y a un dogme impossible a défier sans en subir les conséquence: le dogme capitaliste. C'est lui qui régit nos vie. Lui qui autorise une femme a avoir ou pas des enfants, c'est lui qui autorise une famille a être unie ou pas a voir du temps pour être ensemble. La cible n'est pas la bonne.