Qui se souvient du tiers monde?

Si un mot a vieilli, c'est bien «tiers monde». Inventé par l'économiste français Alfred Sauvy en 1952 pour désigner un secteur «ignoré, exploité, méprisé» de la planète à côté des autres mondes (le premier, l'Occident; le deuxième, le bloc soviétique), le terme représentait un programme, un espoir. Or le premier monde devait détruire cette vision. Comment? En refaçonnant la Terre.

L'expression n'est pas trop forte. La conférence de Bandung (1955) en Indonésie, où s'illustrèrent Sukarno, le président du pays, et d'autres dirigeants politiques, tels Nehru (Inde), Chou En-lai (Chine) et Nasser (Égypte), marqua la naissance du tiers monde sur la scène du globe. Nasser n'exagérait pas en y voyant un séisme historique comparable à l'explosion de la bombe atomique. Il faudra une contre-révolution efficace pour inverser le cours des choses.

Devant les pays développés, capitalistes ou communistes, un groupe s'affirmait: «les nations obscures», pour reprendre le titre évocateur de l'ouvrage que Vijay Prashad, jeune politologue américain d'origine indienne, présente comme «une histoire populaire du tiers monde». L'héritier spirituel de Frantz Fanon montre que les États-Unis ont, dans les années 70 et les deux décennies suivantes, réorganisé l'ordre planétaire de façon à enlever à chaque peuple défavorisé la responsabilité de son propre progrès.

À la place de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (la CNUCED, fondée en 1964, jugée trop ouverte aux idées en provenance des pays pauvres), Washington veut que des organismes qu'il contrôle, le GATT, le FMI et la Banque mondiale, gèrent l'avenir du tiers monde. Ce dernier participe à sa propre chute lorsqu'il trouve, en 1973, sa meilleure arme apparente pour défier les Occidentaux qui exploitent ses richesses naturelles: la hausse du prix de son pétrole.

Au lieu d'enrichir toute la population de plusieurs nations obscures, la vente de l'or noir profite, selon l'analyse rigoureuse de Prashad, à leurs classes dominantes et, ironiquement, aux États-Unis. Grâce à la suprématie du dollar, les privilégiés des pays en voie de développement recyclent les bénéfices dans le système financier américain.

Parallèlement à l'exportation du pétrole, celle des produits manufacturés favorise des États, comme le Brésil et l'Inde, sans y effacer l'inégalité sociale. Par le recyclage, chez l'oncle Sam, de gros profits et à la suite du démantèlement du bloc soviétique, elle renforce une économie mondiale unipolaire. En marginalisant davantage les nations les plus déshéritées, les parvenus des pays émergents «allaient jouer, affirme Prashad avec beaucoup d'acuité, un rôle déterminant dans la dérive du projet du tiers monde».

Il reste ce souvenir qu'évoque le politologue: le socialisme rural, autosuffisant et si africain du père de la Tanzanie, Julius Nyerere. Une expérience ratée, mais sublime.

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LES NATIONS OBSCURES
Vijay Prashad
Écosociété
Montréal, 2009, 360 pages

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Collaborateur du Devoir