Le droit de reproduire

Camille Laurens, dans son roman Romance nerveuse, et Marie Darrieussecq, dans son essai Rapport de police, tentent de régler un compte que la justice ne peut apurer. Ces deux personnalités d'amadou offrent le spectacle d'un diptyque où, l'une guettant l'autre, elles se lancent des couteaux. Le différend porte sur une question de plagiat. Qu'est-ce que le droit de propriété en création?

Protestations, accusations, argumentation, détestation, invectives... Que nous disent ces cris d'orfraie? Rappelons que Laurens et Marie NDiaye ont, par deux fois, accusé Darrieussecq de plagiat. Celle-ci rétorque en passant au crible des cas d'acharnement célèbres, notamment sur Paul Celan, qui s'est suicidé.

Deux conceptions s'opposent: l'une voit le roman comme un témoignage au premier degré, la véracité vécue, amorale, illimitée; là règnent l'émotion et la subjectivité, jusqu'à l'obsession. L'autofiction réaliste veut que le livre saigne, que l'écriture lave toujours plus blanc. L'autre conception, romantique, revendique l'intuition: on peut connaître quelque chose sans l'avoir vécu. Écrire serait une divination, le roman, un don: Darrieussecq défend le génie de l'anticipation et l'imaginaire fécond.

Ces écrivaines si authentiques et sincères finiront-elles K.-O.? À force de triturer la logique, autoproclamée aux applaudissements des supporteurs (leurs ventes, leurs blogues), le critique, jadis adversaire redouté, est ici invité en arbitre. Infantilisme, docteur? Prudence: à chacune ses autorités et ses références, ses armes et ses larmes.

Apories du temps

Que penser de ces livres, caractériels? Qu'y trouver, sinon fantômes et reflets? De là un malaise. Voulons-nous accompagner ce repli sur soi, puis la descente frénétique dans l'arène? La littérature a-t-elle besoin de ce narcissisme pour y voir plus loin et plus clair?

Avant de répondre à ces questions, rappelez-vous: nul écrivain n'est à l'abri de la jalousie, du dénigrement, de la pensée obtuse. Ni d'en produire soi-même. Hubert Aquin s'est vu reprocher ses citations inexactes, un comble pour qui pratiquait si ouvertement la grimace esthétique, le canular révolté et révoltant, ou la photocopie dénaturée (exercice littéraire postmoderne).

Pourtant, l'enjeu est bien la littérature. Démocratisée, commercialisée, multipliée, n'est-elle pas ce torchon qui brûle dans l'institution? Qui écrit? qui achète? qui lit? qui édite? Gallimard, institution centenaire, a changé de réponses au cours de son histoire. Si bien que Romance nerveuse, récit obsessionnel qui cherche la bonne oreille, celle de l'éditeur d'abord, offre une qualité littéraire qui n'est ni nulle ni exceptionnelle, mais réelle, entendez vendeuse — avec sa dose d'égarement et de scandale, un vedettariat à vif comme chez Angot. Souffrance, colère et ressassement.

Rapport de police de Darrieussecq dit autre chose. Parle d'une surveillance maladive, dénonce la possession névrotique des sources et des mots. Distancé et cultivé, il donne à réfléchir, sans toutefois éviter de franchir la porte de l'autojustification, qui ramène tout autre à soi. Gare aux amalgames! Sur la voie du «connais-toi toi-même», le cri du sujet mal sevré exige qu'on l'accompagne: regarde-moi, reconnais-moi, aime-moi! dit ce livre. Rejoindre alors cette auteure devient incertain, le sens se déplace.

Compétition

Le lecteur, qui ne se pensait pas arbitre, n'est-il pas fondé de reprocher à ces écrivaines leur égocentrisme? La manie du top 10, loin de la littérature? Le voici libre, en tout cas, de déterminer quelle rumeur sensible il laissera pénétrer son intimité. Elles ne parlent pas du même lieu. Quant aux succès immédiats, ils vous laissent sur un vide, ou sur leur cri. Car raccourcir le temps, en dépit des miracles d'Internet, permet-il la connaissance? Comprendre, est-ce tirer à soi? Gommée, la traversée des langues, des cultures, des contextes; simplifiées, les intentions.

Laurens et Darrieussecq soulèvent à elles deux autant d'idées que de clichés. Les pièges sont innombrables — «borderline», dans Laurens, n'est-il pas propriété de Marie-Sissi Labrèche? Bataille de boules de neige, quand la symbolisation nécessaire à l'art souffre d'un excès de photocopie! Rendre public ne suffit pas à faire un bon livre. Quant à la valeur littéraire, rien à faire, tant que l'oeuvre n'est pas passée à l'aune du temps... Demeure l'invention. Quand Réjean Ducharme inventa une langue, il fit un acte littéraire. Un roman et quelques livres. Ce genre de paternité ne se conteste pas.

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Romance nerveuse
Camille Laurens
Gallimard
Paris, 2010, 223 pages

Rapport de police
Marie Darrieussecq
P.O.L.
Paris, 2010, 320-LV pages

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Stéphane Laporte - Abonné 28 février 2010 15 h 14

    Hiiiiii!!!!

    Je ne comprends presque rien dans cette critique! Bravo pour l'ésotérisme!