Lettres francophones - Ananda Devi devant l'horreur d'une profonde nuit

Romancière d'origine mauricienne, Ananda Devi s'est fait connaître en 1997 par L'Arbre fouet, publié chez l'Harmattan, qui fut fort bien accueilli par la critique. Depuis lors, elle a publié pas moins de sept romans, pour la plupart dans la collection «Continents noirs» de Gallimard.

Elle vient de faire paraître, désormais hors collection mais toujours chez Gallimard (signe d'une notoriété plus grande?), Le Sari vert, un roman que j'avoue avoir eu du mal à lire jusqu'au bout, tant la mise en scène de l'horreur y est totale et sans rémission. L'auteure aurait pu inscrire en exergue de son roman le vers bien connu de la Phèdre de Racine: «C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit». Mais à côté du déballage de monstruosités que propose le livre, la tragédie racinienne en paraît presque inoffensive.

Le personnage principal, un médecin généraliste de l'Île Maurice, se remémore son passé au cours d'une nuit d'agonie en compagnie de sa fille, Kitty, et de sa petite fille, Malika. L'une et l'autre veulent le contraindre à l'aveu de ses torts et de ses crimes envers les membres de sa famille. Un procès se met ainsi en place, chacun des protagonistes tenant tour à tour le rôle de l'accusateur et de l'accusé. La voix dominante toutefois est celle du Dokter, un homme assoiffé de pouvoir mais dépourvu de véritables lieux où l'exercer et qui a préféré se cantonner dans la tyrannie domestique. Or cet être qui prend la parole sous la forme d'un long monologue ne semble éprouver aucune compassion ni aucun regret pour les actes commis. On a là l'exemple le plus complet du parfait macho: batteur de femme, violeur, colérique, jaloux, lâche, etc.

Pour chacune de ses actions et attitudes, le personnage donne une justification qui se résume à ces quelques phrases: «Hommes, mes frères, croyez la parole d'un mourant lorsqu'il vous dit que la culpabilité est une notion inutile. L'espèce femelle pratique une nouvelle forme de prédation: elle nous massacre de hontes. Il faut nous battre en retour, sinon à quoi aura servi tant d'assiduité à construire le monde? [...] Qu'ont-elles fait pour le monde, en vrai? Qui ont été les plus grands, les découvreurs, les défricheurs, les fondateurs?» Puis, comme si cela n'était pas suffisant, cet autre aveu: «Je pisse sur les gentils, je chie sur les gentils, je vomis sur les gentils, je les envoie balader dans la fosse septique de leurs sourires.»

Peut-être est-il nécessaire de rappeler que de tels monstres existent ou ont existé. On sait aussi que les bons sentiments ne font pas la bonne littérature et que des écrivains célèbres ont déjà écrit de magnifiques chants à partir de la misère humaine. Mais n'attend-on pas de tout être romanesque un minimum d'ambivalence? Celui-ci en semble dépourvu, devenant ainsi une sorte de caricature de l'humanité. Un des rares moments où il manifeste de la compassion est devant la souffrance d'une vache. En lui donnant une piqûre de morphine, il dit à l'enfant qui l'accompagne: «Je vais la guérir.» Ce que la petite fille traduit par un mot d'enfant: «Tu vas la mourir.» De tels moments de grâce sont rares dans ce livre où la dialectique du maître et de l'esclave se déploie de manière systématique jusqu'au renversement final, hélas trop prévisible. On se croirait presque devant un répertoire des manifestations de violence et des clichés misogynes produits par la société.

Bien que la prose d'Ananda Devi soit efficace dans son évocation de l'horreur, une certaine monotonie se dégage de ces litanies de l'abjection.

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Le Sari vert
Ananda Devi
Gallimard
Paris, 2009, 215 pages

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Joane Hurens - Abonné 28 février 2010 20 h 42

    Athalie et non Phèdre

    Distraction ou négligence!

    Ennuyeux pour le lecteur! Le vers bien connu «c'était pendant l'horreur d'une profonde nuit» est tiré d'Athalie et non de Phèdre.
    En voici un plus long extrait: Le texte est tiré d'Athalie de Jean Racine, acte II, scène 5

    C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.
    Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
    Comme au jour de sa mort pompeusement parée.
    Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté ;
    Même elle avait encor cet éclat emprunté
    Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
    Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
    « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi.
    Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
    Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
    Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables,
    Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;
    Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.
    Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
    D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
    Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
    Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

    merci pour la prochaine fois
    joane hurens