Littérature québécoise - Des marées, des cailloux et des destins

Chaque année, quelques typhons et une centaine de tremblements de terre frappent Hualien, ville taïwanaise de taille moyenne exposée aux forces débridées du Pacifique. Sur la plage de galets, Pao-yu, fille de paysans et veuve d'un petit imprimeur, vient faire chaque jour la paix avec elle-même. Elle y communie avec ce qui la dépasse. «Avec le temps, les superbes cailloux avaient, à ses yeux, acquis la fascination des étoiles. Ils venaient d'aussi lointains caprices des dieux, autant que du génie de la nature.»

Michel Régnier, né en 1934, cinéaste documentaire et globe-trotter particulièrement sensible aux réalités Nord-Sud (Sucre noir, Aymaras de toujours), auteur de nombreux romans (L'Homme courbé, La Nuit argentine, Le Vol bas du héron), explore cette fois, dans Les Galets de Hualien, «les ambiguïtés de l'âme formosane» à travers quelques dizaines de destins d'hommes et de femmes évoluant sur tout un siècle.

Composé de deux récits distincts qui finissent par se rejoindre, le roman retrace ainsi méticuleusement l'histoire familiale de Pao-yu et de Tak-ming, lointains parents qui auront la chance de se rencontrer brièvement. Elle est de Hualien, issue d'une lignée ancienne et de traditions séculaires. Lui, Montréalais d'ascendance chinoise, issu d'une longue chaîne d'immigration, ressent le besoin de renouer avec ses origines lointaines, de tremper ses pieds dans l'eau du Pacifique.

Si Les Galets de Hualien est parfois alourdi d'un certain didactisme — visite touristique, leçon d'histoire et de choses —, son écriture est malgré tout généralement empreinte de sensualité et d'une certaine poésie. Le rythme accéléré, la généalogie zappée et la multiplication effrénée des personnages secondaires font qu'il est toutefois difficile, comme lecteur, de s'y installer confortablement.

Le roman offre aussi un survol fascinant de l'histoire encore trop méconnue de l'immigration chinoise au Canada. Une incursion sensible et dépaysante au coeur d'un monde à la «profonde humanité». Mais un monde largement disparu, en réalité, qui évolue à l'ombre lourde d'une Chine à la fois regrettée et menaçante — «la Chine n'est pas un pays, mais un monde sans frontières et sans dates». Un monde de souvenirs lointains, où les regards se portent vers l'enfance ou les origines. Ou vers la mer. Comme les cailloux de Hualien polis par le mouvement millénaire des marées du Pacifique, le roman de Michel Régnier rend compte de ces existences multiples «travaillées» par le temps.

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LES GALETS DE HUALIEN
Michel Régnier
Fides,
Montréal, 2010, 200 pages

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Collaborateur du Devoir