Littérature étrangère - Clé fictive, façon José Carlos Somoza

Le Grand Train de 7h45 vient de s'ébranler à destination de Hambourg, quand, à son bord, le modeste employé Daniel Kean distingue une flaque rouge sang aux pieds d'un passager. Celui-ci, couvert d'explosifs, l'interpelle. Il affirme détenir un secret qui pourrait révolutionner le cours de l'humanité. Agonisant, il lui chuchote quelques mots à l'oreille. Daniel Kean devient malgré lui le dépositaire d'un terrible secret qu'il ne devra révéler à personne, jamais: l'existence d'une «clé de l'abîme» permettant de localiser la demeure de Dieu sur terre.

Kean repense aux paroles énigmatiques que sa fille Yun a prononcées le matin même: «Tu partais dans un train très sombre et tu ne revenais jamais.» Ce n'était qu'un rêve, lui avait-il répondu. Kean ne le sait pas encore, mais cette rencontre va le pousser au milieu de deux bandes rivales (croyants et non-croyants) qui se lancent à la recherche de la mystérieuse clé dans une course-poursuite haletante, semée d'indices et d'épreuves, de découvertes inattendues et souvent dangereuses, qui les emmène vers un Japon onirique englouti sous les eaux et dans les terres désertiques et sauvages de la Nouvelle-Zélande.

Comme souvent dans les romans de José Carlos Somoza, l'action de La Clé de l'abîme se passe dans un futur très lointain. Dans un monde sans couleur où les êtres «biologiques» sont rares et suscitent le dégoût avec leur odeur et leurs poils. Comme ils s'adonnent à la lecture, ils sont perçus comme étranges, car lire les aide à savoir «et, comme l'ignorance abonde, les rares personnes qui savent sont de plus en plus bizarres». Minoritaires, ils sont entourés d'hommes et de femmes issus de manipulations génétiques qui ont un physique androgyne. Ils ne lisent que la Bible, la «Sainte Bible de l'Amour et de l'Art», une épopée en quatorze chapitres, quatorze fables composées de références voilées qui renvoient aux récits fondateurs de H. P. Lovecraft sur la cosmogonie, que les initiés qui connaissent l'oeuvre du maître américain de la science-fiction et de l'horreur décrypteront rapidement.

Même si les préoccupations métaphysiques (l'existence de Dieu et la crainte qu'Il inspire aux hommes) sont au centre du récit, la réflexion ne prend pas le pas sur l'action, et l'histoire se resserre davantage sur la quête de Kean et de ses compagnons. La force du roman tient à l'épilogue, où on assiste à un retournement de situation extraordinaire autant qu'inattendu.

José Carlos Somoza, le grand maître espagnol du fantastique, nous offre avec La Clé de l'abîme un roman d'anticipation palpitant doublé d'une joute philosophique passionnante sur l'existence de Dieu, un dogme qui emprisonne l'esprit de l'homme depuis des siècles. Le romancier a déclaré un jour que la littérature ne répond pas à nos questions mais les éclaire. La Clé de l'abîme parle d'un monde qui n'est pas si éloigné du nôtre: «Notre époque se caractérise par des gouvernements qui se défendent d'être religieux mais qui n'osent pas abandonner les superstitions. Nous avons peur d'admettre que nous ne croyons en rien.» Si cette révélation se réveille en vous, alors qu'elle dormait depuis si longtemps, détournée mais jamais oubliée, essentielle et si personnelle, elle fera de vous une autre personne. Qui a dit qu'un livre ne pouvait pas changer le monde?

***

La clé de l'abîme
José Carlos Somoza
Traduit de l'espagnol par Marianne Million
Actes Sud / Leméac
Arles / Montréal, 2009, 382 pages

***

Collaboratrice du Devoir